{"id":6975,"date":"2023-01-12T19:17:46","date_gmt":"2023-01-12T19:17:46","guid":{"rendered":"https:\/\/new.michalgovrin.com\/?post_type=reviews_on&#038;p=6975"},"modified":"2023-01-12T19:24:00","modified_gmt":"2023-01-12T19:24:00","slug":"le-palimpseste-de-la-jachere-identitaire-question-ouverte-a-michal-govrin-a-propos-de-sur-le-vif","status":"publish","type":"reviews_on","link":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/reviews_on\/le-palimpseste-de-la-jachere-identitaire-question-ouverte-a-michal-govrin-a-propos-de-sur-le-vif\/","title":{"rendered":"Le Palimpseste de la Jach\u00e8re Identitaire"},"content":{"rendered":"\n<p dir=\"ltr\">Un livre na\u00eet de l\u2019acte singulier de lecture, indiff\u00e9rent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 temporelle d\u2019\u00e9criture ou de publications internationales. La premi\u00e8re parution en France d\u2019<em>Austerlitz<\/em> de Winfried Georg Sebald en 2002 chez Actes Sud<a id=\"_ednref1\" href=\"#_edn1\">[i]<\/a> a suivi d\u2019un an sa sortie en langue allemande. <em>Sur le vif<\/em>,<sup><a href=\"#1\">1<\/a><\/sup> \u00e9crit par l\u2019Isra\u00e9lienne Michal Govrin, a mis six ann\u00e9es \u00e0 trouver en France son \u00e9diteur pour finalement para\u00eetre en mars 2008 chez Sabine Wespieser. Les deux ouvrages sont pourtant quasiment contemporains l\u2019un de l\u2019autre&nbsp;: 2001 pour <em>Austerlitz<\/em>, 2002 pour <em>Sur le vif<\/em>. L\u2019\u00e9criture de <em>Sur le vif<\/em> nous a irr\u00e9m\u00e9diablement renvoy\u00e9 \u00e0 celle d\u2019<em>Austerlitz<\/em>, les deux livres se faisant \u00e9cho, associ\u00e9s en un palimpseste par un m\u00eame \u00e9lan de qu\u00eate identitaire. Si chez Govrin, l\u2019\u00e9chelle donn\u00e9e \u00e0 ce questionnement est d\u2019embl\u00e9e collective, Sebald l\u2019aborde lui de mani\u00e8re singuli\u00e8re mais non moins complexe.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u00c0 travers l\u2019articulation du concept de <em>jach\u00e8re<\/em>, Govrin explore en effet les arcanes politiques du laboratoire identitaire du juda\u00efsme isra\u00e9lien et diasporique. Architecte isra\u00e9lienne, le personnage d\u2019Ilana Tsouriel s\u2019inscrit dans la fuite ambigu\u00eb de ses racines, courant la plan\u00e8te de J\u00e9rusalem \u00e0 Paris, en passant par le New Jersey. L\u2019errance topographique de ses projets architecturaux fait \u00e9cho \u00e0 son profond d\u00e9sir d\u2019\u00eatre \u2013 \u00ab&nbsp;C\u2019est seulement dans le mouvement que le tremblement s\u2019apaise. Quelque chose comme l\u2019identit\u00e9 qui prend forme&nbsp;\u00bb \u2013 et \u00e0 son amour, d\u00e9multipli\u00e9, pour des \u00eatres contrast\u00e9s&nbsp;: un d\u00e9funt p\u00e8re b\u00e2tisseur de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, un mari \u2013 enfant rescap\u00e9 de la Shoah \u2013 physiquement et moralement lointain, un amant Palestinien passionn\u00e9ment r\u00e9volt\u00e9. Lorsqu\u2019Ilana ancre son projet de monument pour la paix \u00e0 J\u00e9rusalem, elle r\u00e9sout l\u2019impossibilit\u00e9 de cette fixit\u00e9 identitaire dans la conjonction de l\u2019imp\u00e9ratif biblique du temps de la jach\u00e8re \u00e0 la construction de cabanes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui, selon la loi juive de la f\u00eate de <em>Souccot<\/em>, participent ainsi de la transmutation de la maison en lieu de passage. D\u2019ailleurs, l\u2019\u00ab&nbsp;H\u00e9breu&nbsp;\u00bb n\u2019est-il pas \u00e9tymologiquement l\u2019homme du passage \u2013 \u00e0 l\u2019instar du \u00ab&nbsp;m\u00e9t\u00e8que&nbsp;\u00bb en grec \u2013 l\u2019\u00e9migrant, celui qui change de maison&nbsp;? \u00ab&nbsp;Travailler d\u00e8s le commencement sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un anti-monument \u2013 une <em>cabane<\/em>. Un lieu fragile, pas monumental, qu\u2019on ne contemple pas de l\u2019ext\u00e9rieur mais dans lequel on s\u2019assoit, on vit.&nbsp;\u00bb La jach\u00e8re impose aux juifs non seulement le repos de la terre tous les sept ans, mais encore la libre appropriation de ses fruits, selon l\u2019id\u00e9e que la terre n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 Dieu. Soit la cabane d\u2019Ilana le temps suspendu d\u2019une exp\u00e9rience existentielle ouverte \u00e0 la rencontre de soi et de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Cette expropriation terrestre, m\u00e9taphore de la disponibilit\u00e9 de soi pour l\u2019autre, signe l\u2019aboutissement du parcours initiatique du jeune praguois Austerlitz, b\u00e2ti \u00e0 rebours sur une d\u00e9chirure biographique. S\u00e9par\u00e9 en 1939 de ses parents juifs \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinq ans, Austerlitz est recueilli au pays de Galles par un pasteur bourru b\u00e2illonnant le pass\u00e9 d\u2019un silence \u00e9crasant. Sa forteresse identitaire lui r\u00e9fute toute narration possible de ses origines. En effet, une \u00ab&nbsp;m\u00e9moire de compensation&nbsp;\u00bb organis\u00e9e autour de l\u2019\u00e9tude de motifs architecturaux obsessionnels comme les gares et leurs salles des pas perdus a fait le lit d\u2019un puissant refoulement quasi-amn\u00e9sique accompagn\u00e9 d\u2019une censure de la parole et de la vie. Or, co\u00efncidence entre Ilana et Austerlitz s\u2019il en est, la forteresse est clairement associ\u00e9e par Austerlitz \u00e0 la menace de mort par opposition \u00e0 la cabane. \u00ab&nbsp;Il nous faudrait [\u2026] \u00e9tablir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l\u2019on comprendrait aussit\u00f4t que ce sont les b\u00e2timents de l\u2019architecture domestique class\u00e9s en dessous des dimensions normales \u2013 la <em>cabane<\/em> dans le champ, l\u2019ermitage, la maisonnette de l\u2019\u00e9clusier, le belv\u00e9d\u00e8re, le pavillon des enfants au fond du jardin \u2013 qui peuvent \u00e9ventuellement nous procurer un semblant de paix, tandis que [des] constructions surdimensionn\u00e9es projettent d\u00e9j\u00e0 l\u2019ombre de leur destruction [et] sont d\u2019embl\u00e9e con\u00e7ues dans la perspective de leur future existence \u00e0 l\u2019\u00e9tat de ruines.&nbsp;\u00bb Soit la cabane d\u2019Austerlitz la m\u00e9taphore de la fragilit\u00e9 d\u2019un homme \u00ab&nbsp;de passage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">La d\u00e9livrance progressive d\u2019Austerlitz avancera au rythme de l\u2019abandon \u00e0 la parole adress\u00e9e \u00e0 un tiers&nbsp;: c\u2019est de cette fa\u00e7on que se r\u00e9alise <em>la mise en jach\u00e8re<\/em> d\u2019Austerlitz. La jach\u00e8re \u00e9voquerait ainsi une posture de l\u2019abandon&nbsp;: la d\u00e9possession de soi, de ses fronti\u00e8res identitaires, pour atteindre le statut singulier de sujet. Si chacun des deux auteurs donne \u00e0 cette illustration litt\u00e9raire de la perte de rep\u00e8res son propre r\u00e9f\u00e9rentiel biblique \u2013 la jach\u00e8re se rattache chez Govrin au <em>sacrifice du sacrifice d\u2019Isaac<\/em>, \u00ab&nbsp;premier acte d\u2019abandon&nbsp;\u00bb&nbsp;; chez Sebald, elle prend son sens plein dans l\u2019histoire du jeune Mo\u00efse dont l\u2019identit\u00e9 est plac\u00e9e sous le signe du passage d\u2019\u00c9gyptien \u00e0 H\u00e9breu \u2013 dans les deux cas, la jach\u00e8re convoque un m\u00eame rapport de filiation interrompu mettant en sc\u00e8ne la perte de la pl\u00e9nitude au c\u0153ur du processus d\u2019individuation, qui engendre en retour la question de l\u2019origine.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">La conception d\u2019un espace-temps en strates entrelac\u00e9es confond les auteurs dans une analogie structurelle d\u00e9routante. Chez Govrin, les r\u00e9gimes de temporalit\u00e9 sont narrativement brouill\u00e9s. Lettre au p\u00e8re, qui plonge ses racines dans le r\u00e9cit d\u00e9structur\u00e9 des \u00e9pisodes familiaux et nationaux m\u00eal\u00e9s, ressass\u00e9s, au m\u00e9pris d\u2019une b\u00e9quille de coh\u00e9rence logique refus\u00e9e au lecteur. Cette carte du Tendre, faite de touches impressionnistes et am\u00e8res, esquisse le parcours interrompu d\u2019une femme \u00e0 la recherche d\u2019un amour \u00e9gar\u00e9 par-del\u00e0 la mort. Sebald, lui, immunise d\u2019embl\u00e9e son personnage en qu\u00eate biographique contre la tentation de croire que la ma\u00eetrise du temps et de l\u2019espace pourrait domestiquer le r\u00e9el&nbsp;: \u00ab&nbsp;nous essayons de rendre la r\u00e9alit\u00e9 mais plus nous nous y effor\u00e7ons, plus s\u2019impose \u00e0 nous ce qui de tous temps a meubl\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019histoire.&nbsp;\u00bb Au contraire, c\u2019est dans la fulgurance de ces instants messianiques contenant pass\u00e9 et pr\u00e9sent en un seul espace-temps qu\u2019il est donn\u00e9 \u00e0 Austerlitz de voir quelque chose du r\u00e9el et d\u2019une quelconque v\u00e9rit\u00e9 biographique qui s\u2019y attacherait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tous les moments de notre vie me semblent alors r\u00e9unis en un seul espace, comme si les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 venir existaient d\u00e9j\u00e0 et attendaient seulement que nous nous y retrouvions enfin [\u2026] Et ne serait-il pas pensable [\u2026] que nous ayons aussi des rendez-vous dans le pass\u00e9, dans ce qui a \u00e9t\u00e9 et qui est d\u00e9j\u00e0 en grande part effac\u00e9, et que nous allions retrouver des lieux et des personnes qui, au-del\u00e0 du temps d\u2019une certaine mani\u00e8re, gardent un lien avec nous&nbsp;?&nbsp;\u00bb Singularit\u00e9 d\u2019un moment oubli\u00e9 mais invaincu de l\u2019histoire, sauv\u00e9, qui contient en germe les potentialit\u00e9s de l\u2019avenir&nbsp;; utopie messianique benjaminienne surgissant au c\u0153ur m\u00eame du pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Le brouillage de la r\u00e9alit\u00e9 se confond avec la dilution des fronti\u00e8res temporelles. Il se diffuse encore dans cette aporie humaine \u00e0 conjuguer v\u00e9rit\u00e9 et savoir. \u00ab&nbsp;Faire de l\u2019histoire [\u2026], ce n\u2019\u00e9tait que s\u2019int\u00e9resser \u00e0 des images pr\u00e9\u00e9tablies, ancr\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos t\u00eates, sur lesquelles nous gardons le regard fix\u00e9 tandis que la v\u00e9rit\u00e9 se trouve ailleurs, quelque part \u00e0 l\u2019\u00e9cart, en un lieu que personne n\u2019a encore d\u00e9couvert.&nbsp;\u00bb Le palimpseste de la jach\u00e8re identitaire autour duquel s\u2019organise la construction narrative des deux livres explore dans une m\u00e9taphore fil\u00e9e de l\u2019abandon l\u2019impossibilit\u00e9 de trouver une v\u00e9rit\u00e9 attach\u00e9e aux faits biographiques. Il bute <em>in fine<\/em> sur l\u2019\u00e9cart infranchissable entre v\u00e9rit\u00e9 et savoir.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Car v\u00e9rit\u00e9 et savoir ne s\u2019\u00e9crivent pas sur la m\u00eame face du palimpseste. Ce qui r\u00e9unit \u00e0 notre sens en un \u00ab&nbsp;palimpseste identitaire&nbsp;\u00bb les deux ouvrages est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019illustration litt\u00e9raire de cette aporie de la conjonction du savoir au temps de la v\u00e9rit\u00e9. Or ce palimpseste tient-il r\u00e9ellement au hasard&nbsp;? Michal Govrin ne nous a-t-elle pas livr\u00e9 ainsi sa variation interpr\u00e9tative, sa suite \u00e0 l\u2019<em>Austerlitz<\/em> de Sebald&nbsp;? La question est ouverte.<a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p id=\"1\">Notes:<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Toutes les citations sont tir\u00e9es de W. G. Sebald, <em>Austerlitz<\/em>, Paris, Gallimard, 2006 et de Michal Govrin, <em>Sur le vif<\/em>, Paris, Sabine Wespieser, 2008.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-6975","reviews_on","type-reviews_on","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/reviews_on\/6975","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/reviews_on"}],"about":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/reviews_on"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6975"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6975"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6975"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}