{"id":5562,"date":"2021-06-28T18:41:57","date_gmt":"2021-06-28T18:41:57","guid":{"rendered":"https:\/\/new.michalgovrin.com\/m_essays\/martyrs-ou-survivants-reflexions-sur-la-dimension-mythique-de-la-guerre-pour-lhistoire\/"},"modified":"2023-02-21T15:59:34","modified_gmt":"2023-02-21T15:59:34","slug":"martyrs-ou-survivants-reflexions-sur-la-dimension-mythique-de-la-guerre-pour-lhistoire","status":"publish","type":"m_essays","link":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/m_essays\/martyrs-ou-survivants-reflexions-sur-la-dimension-mythique-de-la-guerre-pour-lhistoire\/","title":{"rendered":"Martyrs Ou Survivants ? R\u00e9flexions Sur La Dimension Mythique De La \u00ab Guerre Pour l&rsquo;Histoire \u00bb*"},"content":{"rendered":"\n<p>La guerre d\u00e9clench\u00e9e par les Palestiniens en septembre 2000, pendant les pourparlers entre Barak, Arafat et Clinton, je l\u2019ai pass\u00e9e \u00e0 J\u00e9rusalem, ma ville, cette mosa\u00efque complexe et unique o\u00f9 Juifs et Arabes, musulmans et chr\u00e9tiens, la\u00efcs et orthodoxes, Arm\u00e9niens, Ethiopiens, cohabitent avec des p\u00e8lerins venus du monde entier. Mon appartement est situ\u00e9 dans un quartier r\u00e9sidentiel. Que ce soit le matin, lorsque j\u2019\u00e9crivais, ou pendant les heures que j\u2019y passais avec mes filles, j\u2019y ai v\u00e9cu deux ans de terreur permanente, deux ann\u00e9es pendant lesquelles l\u2019\u00e9tat des soci\u00e9t\u00e9s isra\u00e9lienne et palestinienne s\u2019est gravement d\u00e9t\u00e9rior\u00e9. C\u2019est dans ce m\u00eame appartement que j\u2019ai vu le r\u00eave de paix virer au cauchemar. Avec effroi, j\u2019ai vu et entendu la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb relat\u00e9e par voie \u00e9crite, radiophonique ou \u00e9lectronique, placer l\u2019affrontement global entre l\u2019islam, le christianisme et le juda\u00efsme au premier plan d\u2019une nouvelle et complexe sc\u00e8ne triangulaire. Issus des profondeurs de l\u2019affrontement th\u00e9ologique et de ses pr\u00e9cipit\u00e9s mythiques, les termes de cette guerre f\u00e9roce ont pr\u00e9serv\u00e9 leur caract\u00e8re extr\u00e9miste, en empruntant des formes diverses ou des voix \u00e9touff\u00e9es qui se manifestaient entre les moments de violence explosive.<br>La \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb reformule chaque jour et chaque \u00e9v\u00e9nement en fonction de ses propres besoins. Si, d\u2019une certaine r\u00e9alit\u00e9, elle d\u00e9cide de faire une \u00ab histoire \u00bb, elle emp\u00eache une autre de le devenir. Or, au bout de ces deux ann\u00e9es et malgr\u00e9 la vague de terreur qui a d\u00e9ferl\u00e9 sur le monde, la vie en Isra\u00ebl, la vie quotidienne au c\u0153ur de cette guerre de terreur, n\u2019a pas encore trouv\u00e9 son expression sous forme d\u2019\u00ab histoire \u00bb [<em>story<\/em>]. Ce qui suscite des comparaisons inqui\u00e9tantes : en premier lieu, avec la guerre du Golfe et la banalisation, au nom de la strat\u00e9gie, de l\u2019histoire d\u2019Isra\u00e9liens assis dans des pi\u00e8ces colmat\u00e9es se prot\u00e9geant des Scuds et d\u2019\u00e9ventuelles armes biologiques ou chimiques derri\u00e8re une grotesque feuille de plastique fix\u00e9e au chatterton et puis, en second lieu et lorsque le pessimisme l\u2019emporte, l\u2019occultation de la <em>Shoah<\/em>, de l\u2019extermination des Juifs d\u2019Europe.<br>C\u2019est pourquoi il nous faut avant tout \u00ab porter t\u00e9moignage \u00bb. Et ceci, malgr\u00e9 deux difficult\u00e9s manifestes : d\u2019abord, il y a dans toute d\u00e9marche de ce type une in\u00e9vitable c\u00e9cit\u00e9 univoque, ensuite, t\u00e9moigner quand le \u00ab t\u00e9moin \u00bb ou le \u00ab martyr \u00bb \u2014 suivant l\u2019\u00e9tymologie grecque \u2014 se trouve au centre de la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb, c\u2019est imposer que le t\u00e9moignage se dise en termes de souffrance et de martyre : difficile, dans un tel contexte, de d\u00e9crire le quotidien d\u2019une autre lutte pour survivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment donc relater deux ann\u00e9es de peur permanente ? De sp\u00e9culations incessantes ? Quelle est l\u2019heure la moins dangereuse pour se rendre au supermarch\u00e9 ou, en d\u2019autres termes, le moment le moins \u00ab payant \u00bb pour y envoyer un kamikaze ? Faut-il aller dans le caf\u00e9 gard\u00e9 par un homme arm\u00e9, ou avoir peur qu\u2019un terroriste tire de l\u2019ext\u00e9rieur ? Peut-on se rendre au centre-ville, malgr\u00e9 les attentats de la veille et ceux de la semaine derni\u00e8re ? L\u2019Arabe en blouson renfl\u00e9 qui s\u2019approche du bus est-il un kamikaze ? Et d\u2019ailleurs, \u00e0 partir de quand me suis-je mise \u00e0 soup\u00e7onner des innocents ? Et lorsque je n\u2019en peux plus et que j\u2019ai besoin de me d\u00e9tendre, oserais-je aller dans la vall\u00e9e, voir des fleurs sauvages ? Ou est-ce que, l\u00e0 aussi, un terroriste sera tapi, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt ?<br>Comment exprimer la peur qui vous saisit lorsque les sir\u00e8nes des ambulances \u00ab vrillent \u00bb la rue ? Une. Deux. A la troisi\u00e8me, je tends la main vers la radio pour \u00e9couter le flash-info. Six, sept, dix tu\u00e9s. Et puis l\u2019attente anxieuse des noms \u00e9gren\u00e9s. Il s\u2019agit peut-\u00eatre d\u2019un parent, d\u2019un ami, d\u2019une amie d\u2019ami \u2014 qui sait ? Tout est plausible dans un pays aussi petit. Lire les histoires de ces vies interrompues. Puis, d\u00e9j\u00e0, une nouvelle \u00ab attaque \u00bb. Et puis une semaine de calme. Et la peur, c\u00e9dant devant la routine qui vous \u00e9treint imm\u00e9diatement. Le soir, autour de la table de la cuisine, nous sommes tout simplement contents de d\u00eener ensemble. Comme dans le dessin humoristique o\u00f9 une baby-sitter en casque et gilet pare-balles d\u00e9clare joyeusement aux enfants affubl\u00e9s du m\u00eame attirail : \u00ab \u2014 Les enfants, ce soir, on sort ! \u2014 Super, et on va o\u00f9 ? \u2014 Sur le balcon ! \u00bb Et puis, au bout d\u2019un jour ou deux, de nouvelles sc\u00e8nes d\u2019horreur. J\u2019en parlais avec Aharon Appelfeld, apr\u00e8s un des attentats : \u00ab C\u2019est comme dans le ghetto, il y a chaque jour de nouveaux tu\u00e9s \u00bb, me dit-il.<br>La peur, permanente. Pour soi, et davantage encore pour ses enfants. Depuis le d\u00e9but de la guerre, nos deux filles se d\u00e9placent uniquement en taxi car l\u2019autobus, le moyen de transport le plus populaire, est devenu la cible privil\u00e9gi\u00e9e des terroristes. Un autre dessin humoristique repr\u00e9sente les passagers d\u2019un autobus, face contre terre, embrassant le sol de la gare routi\u00e8re pour manifester leur gratitude d\u2019\u00eatre arriv\u00e9s sains et saufs. Deux raisons nous ont convaincus de ne pas restreindre notre budget-taxi : d\u2019abord ne plus avoir peur lorsque les filles et leurs camarades \u00e0 l\u2019arr\u00eat d\u2019autobus constituent une cible parfaite pour les terroristes, ensuite r\u00e9duire la dur\u00e9e des trajets dans une potentielle machine infernale. Que dire de l\u2019\u00e9pouvante qui nous saisit \u00e0 leur moindre retard ? L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, par exemple. Ma fille a\u00een\u00e9e se trouvait \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019universit\u00e9 h\u00e9bra\u00efque lorsqu\u2019une bombe a explos\u00e9 dans la caf\u00e9t\u00e9ria. J\u2019ai re\u00e7u son coup de t\u00e9l\u00e9phone : \u2014 \u00ab Maman, je vais bien \u00bb \u2014 sur mon t\u00e9l\u00e9phone mobile avant que la radio du taxi ne claironne le grand nombre de tu\u00e9s. N\u00e9anmoins, \u00e0 la maison, je me suis effondr\u00e9e apr\u00e8s son second coup de fil. Le lendemain, elle a \u00e9clat\u00e9 en sanglots en apprenant la mort de deux de ses camarades. Et ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la fin des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle m\u2019a appris qu\u2019une de ses camarades de cours, r\u00e9cemment immigr\u00e9e de Russie, avait \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9e et demeurait paralys\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"quote\">Mais la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb dans l\u2019 \u00ab Intifada-Al-Aqsa \u00bb atteignit son apog\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la manipulation des concepts du \u00ab\u00a0<em>shahid<\/em>-martyr \u00bb et de la souffrance. Les m\u00e9dias, artisans de l\u2019opinion publique occidentale, firent du\u00a0<em>shahid<\/em>-kamikaze un martyr sacr\u00e9. Suivant une dichotomie manich\u00e9enne entre le bien et le mal absolu, noyau de la notion chr\u00e9tienne du martyre, le\u00a0<em>shahid<\/em>-martyr inspire instinctivement des sentiments d\u2019admiration et de compassion, alors que celui qui est \u00ab responsable \u00bb de ses souffrances et de sa mort (m\u00eame s\u2019il est innocent) subit un processus de diabolisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant d\u2019atroces heures d\u2019insomnie une question me taraude : ai-je le droit d\u2019\u00e9lever mes filles ici, dans cet environnement de guerre ? S\u2019agit-il de la minute ultime, celle dont nous pourrons r\u00e9trospectivement dire que nous sommes partis \u00e0 temps, alors que ceux qui sont rest\u00e9s l\u2019auront pay\u00e9 de leur vie ? Je tiens des conversations imaginaires avec ma m\u00e8re, survivante des camps de la mort, aujourd\u2019hui d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Pourtant, le lendemain matin il faut bien se lever et sourire pendant que les filles vaquent aux occupations d\u2019une journ\u00e9e ordinaire.<br>Mon isolement s\u2019aggrave encore devant le spectacle des parades organis\u00e9es en l\u2019honneur des \u00ab attaques victorieuses \u00bb, en voyant ces rang\u00e9es successives de foules enflamm\u00e9es, habill\u00e9es en <em>shahids<\/em> et qui s\u2019\u00e9poumonent : \u00ab Mort \u00e0 Isra\u00ebl ! \u00bb Ils d\u00e9filent \u00e0 Gaza, \u00e0 Rafiah, \u00e0 Jenine et dans le monde musulman, mais en Europe aussi on manifeste contre Isra\u00ebl. A l\u2019Ouest, des responsables politiques, de droite comme de gauche, des intellectuels, des artistes, des \u00e9crivains (y compris Saramago) condamnent la politique isra\u00e9lienne, on lance des appels au boycott des produits isra\u00e9liens, des intellectuels et des universitaires, certaines universit\u00e9s s\u2019empressent de rompre toute relation avec Isra\u00ebl.<sup><a href=\"#1\">1<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Comment d\u00e9crire ce pi\u00e8ge affectif et moral, pivot d\u2019une guerre entre deux populations dress\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre pendant deux ann\u00e9es, au c\u0153ur de ce conflit qui ne conna\u00eet pas (du moins dans la conscience isra\u00e9lienne) d\u2019opposition entre le bien absolu et le mal d\u00e9moniaque, en particulier \u00e0 J\u00e9rusalem, ce tissu vivant d\u2019une si extr\u00eame complexit\u00e9. Un instant de gaiet\u00e9 partag\u00e9 avec un chauffeur de taxi arabe, et la joie d\u2019avoir ri : une victoire essentielle, en un sens. Et puis le d\u00e9sespoir d\u2019apprendre que les auteurs de l\u2019attentat contre la caf\u00e9t\u00e9ria de l\u2019universit\u00e9 avaient travaill\u00e9 pendant de longues ann\u00e9es comme pl\u00e2triers \u00e0 J\u00e9rusalem.<br>Comment rendre compte d\u2019une guerre de terreur qui se m\u00e8ne au sein d\u2019une population civile m\u00ealant v\u00e9t\u00e9rans et \u00e9migrants de fra\u00eeche date, travailleurs \u00e9trangers et Arabes, colons et pionniers, gens de gauche et gens de droite ? Une guerre qui ne fait aucune diff\u00e9rence entre ses victimes. Dont l\u2019objectif est de d\u00e9chirer le tissu de la vie. Et comment exprimer la t\u00e9nacit\u00e9 de ceux qui tentent de sauvegarder la trame fragile de leur soci\u00e9t\u00e9 ? Tout fait question : ouvrir les magasins du centre-ville, m\u00eame r\u00e9par\u00e9s apr\u00e8s deux, trois explosions. Continuer d\u2019\u00e9tudier, d\u2019enseigner. Jouer d\u2019un instrument, danser. Continuer d\u2019acheter des livres, d\u2019\u00e9couter de la musique, d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre. Pr\u00e9server ce qui est pr\u00e9cieux, intime. Il s\u2019agit d\u2019un long combat pour survivre qui rappelle le Londres du Blitz, un combat pour la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>La profondeur de ma d\u00e9ception devant la faillite du processus de paix, je ne peux en parler qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re personne et depuis J\u00e9rusalem, l\u00e0 o\u00f9, \u00e0 la stup\u00e9faction de mes amis de Tel-Aviv, je me suis install\u00e9e apr\u00e8s mes \u00e9tudes effectu\u00e9es \u00e0 Paris. Pourquoi donc quitter la ville \u00ab sexy \u00bb pour l\u2019<em>Eros<\/em> de cette \u00ab ville-femme \u00bb<sup><a href=\"#1\">2<\/a><\/sup> ? Je me suis int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 cette communaut\u00e9 d\u2019\u00e9crivains et d\u2019artistes qui, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, expriment l\u2019unique r\u00e9alit\u00e9 de J\u00e9rusalem, leur ville. Gr\u00e2ce \u00e0 mes livres et \u00e0 mon travail th\u00e9\u00e2tral, j\u2019ai aussi form\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de jeunes metteurs en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, y compris des Palestiniens. Comme on m\u2019a inculqu\u00e9 l\u2019id\u00e9e que la foi dans l\u2019humanit\u00e9 et dans l\u2019art permet de traverser les p\u00e9riodes sombres, j\u2019ai un respect naturel pour les Arabes et pour les aspirations nationales des jeunes Palestiniens. Je crois (que ce soit dans l\u2019esprit des Proph\u00e8tes ou par pure na\u00efvet\u00e9) que le respect de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 peut \u00eatre une composante des histoires nationales. J\u2019ai aid\u00e9 mes \u00e9tudiants Palestiniens \u00e0 mettre en sc\u00e8ne leurs histoires et j\u2019ai suivi leur itin\u00e9raire dans les th\u00e9\u00e2tres qu\u2019ils ont fond\u00e9s \u00e0 J\u00e9rusalem, Ramallah ou Bethl\u00e9hem. M\u00eame le quotidien des \u00e9tudes et de la cr\u00e9ation collective \u00e9tait, en soi, un th\u00e9\u00e2tre fascinant.<br>Pendant l\u2019hiver 1991, et malgr\u00e9 la guerre du Golfe, la classe de mise en sc\u00e8ne de l\u2019Ecole du th\u00e9\u00e2tre visuel n\u2019a jamais cess\u00e9 de fonctionner. L\u2019un de nos \u00e9tudiants, Khamal, gracieux acteur originaire de J\u00e9rusalem-est, incarna cette ann\u00e9e-l\u00e0 un inoubliable Firs dans <em>La Cerisaie<\/em> de Tchekhov et pr\u00e9senta une lecture en arabe de l\u2019histoire de Sarah, Isaac, Agar et Isma\u00ebl tir\u00e9e du Coran. Mais un jour, \u00e0 la fin de la guerre, un terroriste palestinien poignarda un \u00e9l\u00e8ve de lyc\u00e9e, ce qui pr\u00e9cipita dans la rue une foule juive en furie. Comme il fallait que Khamal rentre chez lui, la secr\u00e9taire et les \u00e9tudiants s\u2019inqui\u00e9t\u00e8rent pour son sort et le cach\u00e8rent dans leur voiture. Je travaillais \u00e9galement avec Ibrahim, jeune intellectuel originaire de Gaza, et avec Raeda, actrice chr\u00e9tienne et metteur en sc\u00e8ne originaire de Beit Jalla. Nous avons tous senti, \u00e0 ce moment-l\u00e0, dans le milieu th\u00e9\u00e2tral, que les relations inter-communautaires s\u2019alt\u00e9raient. Le caract\u00e8re populaire de la premi\u00e8re Intifada (1987- 1991) avait \u00e9branl\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne. Malgr\u00e9 les discussions orageuses qui accompagn\u00e8rent les pourparlers de Madrid et les Accords d\u2019Oslo pour atteindre leur paroxysme au moment de l\u2019assassinat de Rabin, en d\u00e9pit de la poursuite des colonisations et des violations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des accords, un double sentiment grandissait dans la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, \u00e0 gauche comme \u00e0 droite : d\u2019une part, la conscience des droits du peuple Palestinien et, de l\u2019autre, la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre en \u0153uvre un nouveau \u00ab plan de partition \u00bb rempla\u00e7ant celui que les dirigeants Palestiniens et les Etats arabes avaient rejet\u00e9 en 1947.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant le printemps 1994, moment riche en espoir de paix, Ibrahim peignit l\u2019affiche pour Rom\u00e9o et Juliette, pr\u00e9sent\u00e9 dans une coproduction jud\u00e9o-arabe du th\u00e9\u00e2tre Khan et du th\u00e9\u00e2tre de la Casbah de J\u00e9rusalem. A ce moment-l\u00e0, les dirigeants Palestiniens revinrent d\u2019exil, l\u2019Autonomie palestinienne fut \u00e9tablie dans la bande de Gaza et \u00e0 J\u00e9richo, la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne s\u2019\u00e9panouit, absorbant un million de r\u00e9fugi\u00e9s venus de l\u2019ex-Union sovi\u00e9tique et la quasi-totalit\u00e9 de la communaut\u00e9 juive d\u2019Ethiopie. Pourtant, lorsqu\u2019en mars 1996 la t\u00e9l\u00e9vision isra\u00e9lienne m\u2019invita \u00e0 enregistrer une \u00e9mission consacr\u00e9e \u00e0 Khamal, le ciel s\u2019obscurcissait d\u00e9j\u00e0. Cet automne-l\u00e0, l\u2019assassinat de Rabin d\u00e9cha\u00eena le courroux de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 J\u00e9nine, au moment de la passation des pouvoirs entre l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne et l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne, une foule en furie lan\u00e7a des appels \u00e0 la guerre Sainte et \u00e0 la conqu\u00eate de Jaffa et Ha\u00effa. Ibrahim nous fit peu \u00e0 peu part d\u2019incidents li\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes de corruption concernant Gaza.<br>L\u2019enregistrement \u00e9tait fix\u00e9 \u00e0 10 heures. A 7h 30 ce matin-l\u00e0, une bombe explosa dans un autobus \u00e0 J\u00e9rusalem. Une semaine plus tard, un autre attentat mortel survint \u00e0 J\u00e9rusalem, puis au Centre Dizengoff de Tel-Aviv. Des dizaines de morts, des centaines de bless\u00e9s. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, l\u2019Histoire se mit en place, avant ou apr\u00e8s les actes terroristes qui amen\u00e8rent au pouvoir Netanyahu, imm\u00e9diatement diabolis\u00e9 dans les pays arabes et les milieux lib\u00e9raux<sup><a href=\"#2\">3<\/a><\/sup> occidentaux. Mais ce matin-l\u00e0, nous nous sommes encore efforc\u00e9s de pr\u00e9server le respect et la foi que nous avions pour et dans le th\u00e9\u00e2tre.<br>Au fur et \u00e0 mesure que les ann\u00e9es de l\u2019Autonomie s\u2019\u00e9coulaient, la distance se creusait. \u00ab Nous sommes \u00e0 un moment historique diff\u00e9rent, disaient certains, la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne en est au stade de l\u2019autocritique, du \u201cpost-sionisme\u201d. Eux sont encore en train d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire palestinienne, pour l\u2019\u00e9laborer ils ont besoin de termes d\u2019opposition sommaires. \u00bb Cela me laissait perplexe. Fallait-il, \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, fermer les yeux sur le glissement de la parole vers la propagande ? Ou devant la mobilisation manipulatrice de la souffrance ? Fallait-il que je justifie les d\u00e9robades de mes coll\u00e8gues pr\u00e9tendant que \u00ab la coop\u00e9ration avec les artistes Isra\u00e9liens n\u2019est pas de mise en ce moment \u00bb ? Fallait-il accepter le r\u00f4le du \u00ab m\u00e9chant \u00bb par abn\u00e9gation et \u00ab bienveillance \u00bb, donc adopter une attitude n\u00e9cessairement paternaliste ? En ce qui me concerne, un coll\u00e8gue est un coll\u00e8gue est un coll\u00e8gue.<sup><a href=\"#2\">4<\/a><\/sup> Sans vision complexe, sans ironie, sans autocritique ou empathie, il n\u2019est pas d\u2019art, il n\u2019est que propagande. J\u2019attendais des jours meilleurs.<br>Mais en 1999, Barak fut port\u00e9 au pouvoir par un vote massif en faveur de la paix. Ce qui n\u2019inversa pas la tendance. Loin d\u2019inaugurer une p\u00e9riode de calme et d\u2019apaisement, le retrait des troupes isra\u00e9liennes du Liban pr\u00e9cipita l\u2019arriv\u00e9e de r\u00e9fugi\u00e9s Palestiniens venus par autobus entiers des camps libanais pour lancer des pierres sur Isra\u00ebl \u2014 y compris le \u00ab r\u00e9fugi\u00e9 \u00bb Edward Sa\u00efd qui prit la peine de venir de New-York pour jeter la sienne. La presse \u00e9gyptienne publia des attaques effr\u00e9n\u00e9es contre Isra\u00ebl, on entendit parler d\u2019\u00ab incitations \u00e0 la haine \u00bb dans le syst\u00e8me \u00e9ducatif palestinien, des bruits couraient sur les forces arm\u00e9es. Pourtant, la corruption qui gangrenait l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne ne choquait pas, non plus que les photos d\u2019enfants entra\u00een\u00e9s \u00e0 devenir <em>shahids<\/em>, pas plus d\u2019ailleurs que la politique \u00e9conomique semi-officielle qui fournissait \u00e0 l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne des v\u00e9hicules isra\u00e9liens subtilis\u00e9s. Une fois encore, nous nous efforcions d\u2019expliquer ces \u00e9v\u00e9nements par l\u2019oppression exerc\u00e9e sur la population, le d\u00e9veloppement de la colonisation et les violations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des accords par Isra\u00ebl. Nous nous disions que tout ceci faisait partie de l\u2019histoire [<em>story<\/em>], qu\u2019il nous fallait faire preuve de respect, de patience. On accompagnait <em>les bons vivants<sup><a href=\"#2\">5<\/a><\/sup><\/em> de J\u00e9rusalem dans les jazz-clubs de Ramallah, on se r\u00e9jouissait \u00e0 l\u2019approche du nouveau mill\u00e9naire, on suivait les hordes de touristes qui envahissaient la ville lors de la visite papale. Moi, je gardais le contact avec Raeda, et, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 qui caract\u00e9rise les femmes artistes, notre association perdurait en r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019attraction exerc\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne de victimisation, Raeda par sa mise en sc\u00e8ne de <em>The Temple of the Valley of Hell<\/em> (<em>Le Temple de la vall\u00e9e de l\u2019enfer<\/em>) et moi-m\u00eame par mon roman <em>The Name<\/em>.<sup><a href=\"#2\">6<\/a><\/sup> Nous conservions le contact gr\u00e2ce au th\u00e9\u00e2tre d\u2019enfants qu\u2019elle avait cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Beit Jalla et \u00e0 sa carri\u00e8re florissante.<br>Mais la pression monta au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 2000. En ao\u00fbt, pendant les pourparlers de Camp David et peu avant la mort de Yehuda Amichai, celui-ci signa une p\u00e9tition s\u2019opposant \u00e0 la destruction des objets juifs d\u00e9couverts par les Palestiniens dans les fouilles arch\u00e9ologiques du Mont du Temple. En septembre, la visite grandiloquente (mais non ill\u00e9gale) de Sharon au Mont du Temple servit de pr\u00e9texte au d\u00e9clenchement de l\u2019attaque arm\u00e9e palestinienne, conduite par les forces arm\u00e9es de l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne (la Force 7, Les Brigades d\u2019Al-Aqsa et le Tanzim) en coop\u00e9ration avec des organisations terroristes (le Hamas et le Jihad islamique). En octobre, Arafat appelait un million de <em>shahids<\/em> \u00e0 descendre sur J\u00e9rusalem.<br>\u00c0 l\u2019automne 2000, les Palestiniens prirent J\u00e9rusalem pour cible et en particulier Gilo, quartier situ\u00e9 au sud de la ville. Les forces arm\u00e9es de l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne de Bethl\u00e9em se r\u00e9fugi\u00e8rent au village de Beit Jalla pour tirer sur Gilo, l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne r\u00e9pliqua. La vie des habitants de ces deux communaut\u00e9s s\u00e9par\u00e9es par une vall\u00e9e verdoyante vira au cauchemar. Les habitants de Gilo tent\u00e8rent de minimiser leurs craintes et de vivre comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e. \u00ab Et alors, s\u2019ils tirent ? \u00bb plaisantait-on. \u00ab Le seul probl\u00e8me c\u2019est si la cuisine est orient\u00e9e au sud et que le r\u00e9frig\u00e9rateur se trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre. Bon, \u00e0 ce moment-l\u00e0, on peut se baisser pour sortir quelque chose. Mais le probl\u00e8me, \u00e9videmment, c\u2019est s\u2019il faut sortir du <em>schnitzel<\/em> du cong\u00e9lateur&#8230; Mais qui donc a dit qu\u2019il fallait manger du <em>schnitzel<\/em> ? ! \u00bb Dans l\u2019\u00e9cole de ma fille cadette, o\u00f9 beaucoup d\u2019enfants habitent Gilo, j\u2019ai surpris cette conversation : \u00ab Et toi, comment tu vas rentrer chez toi ? Ils tirent sur ta rue ! \u00bb demandaient les enfants \u00e0 une petite fille. Celle-ci tenta d\u2019\u00e9luder la question, assurant qu\u2019il ne s\u2019agissait pas de sa rue, puis, finalement, avec un haussement d\u2019\u00e9paules, elle lan\u00e7a : \u00ab Et alors ? Je descendrai du bus et je filerai en courant. De toute fa\u00e7on, je suis tellement maigre qu\u2019ils pourront pas m\u2019atteindre. \u00bb<br>Un grand nombre de r\u00e9sidents de Beit Jalla, minorit\u00e9 chr\u00e9tienne ais\u00e9e, avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 le quartier sous les pressions exerc\u00e9es par les musulmans. Ceux qui restaient furent transform\u00e9s en otages, coinc\u00e9s entre les deux lignes de tir. Raeda ! pensai-je avec anxi\u00e9t\u00e9, mais j\u2019avais peur de lui t\u00e9l\u00e9phoner, de la compromettre, de l\u2019exposer au danger. Quand, finalement, je r\u00e9ussis \u00e0 la contacter, je lui dis: \u00ab Tu me fais penser \u00e0 ma famille qui vivait en Union sovi\u00e9tique, pendant des ann\u00e9es nous n\u2019avons pas os\u00e9 la contacter. \u00bb Elle rit avec embarras et dit que son Th\u00e9\u00e2tre d\u2019enfants avait \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par un tir de mortier mais qu\u2019ils continuaient les repr\u00e9sentations. \u00ab Il nous faut des heures de mobilisation pour que les repr\u00e9sentations aient lieu, nos enfants sont traumatis\u00e9s \u00bb, dit-elle. \u00ab Tr\u00e8s bien \u00bb, la f\u00e9licitai-je avec une fiert\u00e9 toute professorale. J\u2019avais confiance en elle, j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019envers et contre tout elle maintiendrait son engagement pour un th\u00e9\u00e2tre d\u2019humanit\u00e9, m\u00eame s\u2019il s\u2019accompagnait d\u2019un message national, et sans incitation \u00e0 la haine. Je lui proposai de travailler ensemble sur une pi\u00e8ce pour enfants entre Gilo et Beit Jalla ou d\u2019organiser une s\u00e9ance de lecture pour nous-m\u00eames les femmes. Mais elle s\u2019excusa. \u00ab Ce serait de la \u00a0\u00bbcollaboration\u00a0\u00bb \u00bb, dit-elle avec une certaine ambigu\u00eft\u00e9, politiquement et th\u00e9\u00e2tralement parlant. Par la suite Raeda se rendit en Am\u00e9rique et la violence poursuivit son escalade. Lorsque nous nous rev\u00eemes au printemps, quelques jours apr\u00e8s l\u2019attentat qui tua tous ces jeunes gens au club Delphinarium de Tel-Aviv, Raeda arriva au festival de J\u00e9rusalem munie de papiers d\u2019identit\u00e9 isra\u00e9liens. Nous nous sommes embrass\u00e9es avec chaleur. \u00ab Nos enfants sont traumatis\u00e9s. C\u2019est terrible \u00bb, dit-elle avec \u00e9motion. \u00ab Je l\u2019imagine ais\u00e9ment \u00bb, dis-je avec empathie, et je tentai de poursuivre : \u00ab Les n\u00f4tres aussi&#8230; \u00bb Mais elle n\u2019\u00e9coutait pas, elle ne voulait pas de cette empathie. \u00ab Nos enfants sont traumatis\u00e9s \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta-t-elle, et cette fois ses paroles avaient la duret\u00e9 d\u2019un slogan. Dans les coulisses, elle ne pr\u00e9senta pas ses amis milanais, venus soutenir le th\u00e9\u00e2tre palestinien, \u00e0 ses professeurs de J\u00e9rusalem.<br>Mais Raeda (doublement vuln\u00e9rable comme chr\u00e9tienne dans un milieu musulman et en tant que femme dans une soci\u00e9t\u00e9 m\u00e2le militaris\u00e9e, du moins c\u2019est ainsi que l\u2019ai per\u00e7ue) ne fonctionnait pas dans une bulle ou sur une simple sc\u00e8ne locale. Jamais elle n\u2019en serait arriv\u00e9e l\u00e0 sans la politique palestinienne, sans le silence des intellectuels, sans l\u2019absence de mouvement pour la paix, sans l\u2019absence de condamnation de la violence, des assassinats, des attentats-suicides. Seules retentissaient les accusations exalt\u00e9es d\u2019Hanan Hashrawi ou les ti\u00e8des d\u00e9clarations d\u2019apaisement destin\u00e9es uniquement \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne et non \u00e0 la consommation int\u00e9rieure. Ce n\u2019est que lorsque la violence des attentats-suicides commen\u00e7a de menacer les int\u00e9r\u00eats palestiniens qu\u2019ils prononc\u00e8rent leurs premi\u00e8res condamnations, mais simplement en termes tactiques. Pour le public occidental europ\u00e9en, Raeda et les enfants Palestiniens, en particulier les chr\u00e9tiens, avaient une fonction de victimes souffrantes et crucifi\u00e9es. Dans cette repr\u00e9sentation proche d\u2019un myst\u00e8re m\u00e9di\u00e9val, l\u2019Isra\u00e9lien, le Juif, repr\u00e9sentait un personnage st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 qui n\u2019inspirait pas d\u2019empathie. Les \u00e9tudes de Raeda et ses relations de camaraderie avec les Isra\u00e9liens ne correspondaient pas \u00e0 l\u2019image d\u00e9sir\u00e9e. Dans les coulisses, on \u00e9tait revenu au mythe simplificateur manich\u00e9en. Disparue, la distanciation brechtienne, disparu le partage du destin si complexe que nous avions v\u00e9cus en enregistrant l\u2019\u00e9mission avec Khamal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"quote\">Dans le cadre de ces cultures anciennes, adeptes du sacrifice humain rituel, le sacrifice d\u2019Isaac repr\u00e9sente une r\u00e9volution radicale institu\u00e9e par le juda\u00efsme. Le couteau lev\u00e9 ne s\u2019est pas abaiss\u00e9 : au lieu d\u2019ex\u00e9cuter son fils, Abraham a sacrifi\u00e9 un b\u00e9lier. Ev\u00e9nement fondateur qui interrompt l\u2019\u00e9lan sacrificiel, auquel il substitue le principe de l\u2019\u00e9change et du symbolisme entre l\u2019homme et Dieu. Le sacrifice du fils a\u00een\u00e9, de la plus belle fille de la famille ou du benjamin de la communaut\u00e9, c\u00e8de la place au sacrifice animal, le premier n\u00e9 est rachet\u00e9 par l\u2019offrande d\u2019une pri\u00e8re expiatoire, par l\u2019expression de la foi et le d\u00e9sir de se rapprocher de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de l\u2019hiver 2002, une victoire palestinienne paraissait possible. La position d\u2019Arafat \u00e9tait encore intacte, malgr\u00e9 la capture du <em>Karin<\/em> A avec sa cargaison d\u2019armes et la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019existence de contacts directs entre l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne et les terroristes. En Europe, les condamnations d\u2019Isra\u00ebl s\u2019enclenchaient m\u00e9caniquement dans la bouche des hommes politiques et des organisations partisanes du boycott. Produits d\u2019un pi\u00e8ge machiav\u00e9lique, les appels au calme \u2014 issus du camp de paix isra\u00e9lien et du mouvement des objecteurs de conscience \u2014 \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des signes de faiblesse et imm\u00e9diatement suivis d\u2019un regain d\u2019actions terroristes.<\/p>\n\n\n\n<p>En mars 2002 \u2014 \u00ab le mois sanglant \u00bb comme on l\u2019appelle maintenant \u2014, la terreur frappa sans rel\u00e2che le c\u0153ur m\u00eame de J\u00e9rusalem. Un samedi soir, la nouvelle \u00e9clata qu\u2019un kamikaze s\u2019\u00e9tait fait exploser dans le quartier ultra-orthodoxe de Beit Isra\u00ebl. Les images de Juifs en caftans et <em>streimels<\/em> firent resurgir la peur des pogroms dans le subconscient national. Le samedi soir suivant, une explosion secoua notre maison, en m\u00eame temps que des hurlements des sir\u00e8nes explosaient sur l\u2019\u00e9cran et que nous apprenions l\u2019attentat-suicide dans un caf\u00e9 branch\u00e9, le \u00ab Moment \u00bb. Douze jeunes massacr\u00e9s. Ainsi volait en \u00e9clats la derni\u00e8re p\u00e9riode de calme que nous avions imagin\u00e9e dans les rues de notre quartier paisible. Le lendemain, j\u2019accompagnai ma fille \u00e0 son cours de violon pour lui \u00e9viter de d\u00e9couvrir seule le site de l\u2019explosion, les ruines, la foule, les cam\u00e9ras de t\u00e9l\u00e9vision, les clients du caf\u00e9, la m\u00e8re du barman sauv\u00e9 parce qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 il s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 pour ramasser une bi\u00e8re. Les g\u00e9rants des clubs, ceux qui continuent \u00e0 faire danser des jeunes dans les bastions de la la\u00efcit\u00e9, distribuaient des autocollants proclamant : \u00ab \u201cLe Moment\u201d ne doit pas s\u2019arr\u00eater \u00bb. \u00c0 leur mani\u00e8re, ils pr\u00e9servaient leur sant\u00e9 mentale \u00e0 coup de caf\u00e9-croissants, comme l\u2019\u00e9crivit Ari Shavit dans <em>Ha \u2018Aretz<\/em> le lendemain. Il se fit imm\u00e9diatement accuser de se complaire dans l\u2019autolamentation au lieu de protester contre \u00ab les crimes de l\u2019arm\u00e9e \u00bb ou contre les \u00ab colons \u00bb. Faire taire la douleur et museler l\u2019empathie, imposer le silence \u00e0 soi et \u00e0 l\u2019autre, attitude de violence caract\u00e9ristique de la rigidit\u00e9 de la Gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>La violence nous a poursuivis jusqu\u2019\u00e0 Paris o\u00f9 nous avons pass\u00e9 la P\u00e2que : des douzaines de bless\u00e9s, vingt-trois morts dans un attentat perp\u00e9tr\u00e9 lors d\u2019un <em>Seder<\/em> dans un h\u00f4tel de Netanya, un attentat mortel \u00e0 Ha\u00effa, une femme kamikaze dans un supermarch\u00e9 de J\u00e9rusalem. En France des synagogues incendi\u00e9es, l\u2019incitation \u00e0 la haine port\u00e9e \u00e0 son summum, la communaut\u00e9 juive paniqu\u00e9e. Pendant que nous volions vers Paris, des passagers, membres d\u2019une d\u00e9l\u00e9gation fran\u00e7aise propalestinienne, pass\u00e8rent leur temps \u00e0 scander des slogans. Au moment de quitter l\u2019avion, quelqu\u2019un leur r\u00e9pondit en faisant \u00e9tat du million de victimes de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Apr\u00e8s un instant de silence leur r\u00e9ponse arriva, marqu\u00e9e d\u2019une culpabilit\u00e9 standard postcoloniale : \u00ab Mais alors, vous aussi, vous partez, comme les Fran\u00e7ais ? \u00bb \u00ab Pour o\u00f9 ? Pour Auschwitz ? \u00bb ai-je cri\u00e9. Ils ont \u00e9clat\u00e9 de rire : \u00ab Celle-l\u00e0, on la conna\u00eet ! \u00bb Dans la queue pour le contr\u00f4le des passeports, deux Juifs orthodoxes me chuchot\u00e8rent : \u00ab Madame, vous ne devriez pas les provoquer. \u00bb Et puis, le lendemain de l\u2019attentat du <em>Seder<\/em>, un chauffeur de taxi parisien me fit l\u2019\u00e9loge dithyrambique du \u00ab courage \u00bb dont avait fait preuve ce kamikaze \u00ab d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00bb, discours marqu\u00e9 par une fascination pour la force aux connotations vertigineuses. Et tandis qu\u2019Hubert V\u00e9drine stigmatisait Isra\u00ebl, des appels \u00e0 l\u2019assignation en justice d\u2019Ariel Sharon succ\u00e9daient aux d\u00e9clarations antis\u00e9mites, aux manifestations anti-isra\u00e9liennes, aux p\u00e9titions contre des universitaires, contre des Isra\u00e9liens de gauche. Nous rappelant, si besoin est, \u00e0 quel point la haine envers l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl et les Isra\u00e9liens, au m\u00eame titre que l\u2019antis\u00e9mitisme, n\u2019a rien \u00e0 voir avec ce que font les Juifs mais bien avec le fait m\u00eame de leur existence. Seule une (courageuse) poign\u00e9e d\u2019amis refusa de tourner le dos aux nouveaux parias que nous \u00e9tions devenus et nous exprima sa solidarit\u00e9.<br>\u00c0 notre retour \u00e0 J\u00e9rusalem, nous avons retrouv\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9e faisant face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 sombrant dans la barbarie collective du suicide par amour du meurtre. Les Palestiniens se portaient volontaires pour les attentats-suicides \u00e0 un rythme que ne pouvait plus suivre la fabrication des ceintures explosives. Ces <em>shahids<\/em>-martyrs constituaient l\u2019\u00e9lite des combattants palestiniens. Leurs familles touchaient des primes, les intellectuels et les dirigeants Palestiniens faisaient l\u2019\u00e9loge de leurs actes mortif\u00e8res et, fait plus grave encore, compl\u00e8tement en rupture avec la tradition musulmane, des femmes devenaient <em>shahids<\/em>. Les m\u00e8res en arrivaient m\u00eame \u00e0 b\u00e9nir la mort de leurs fils. Dans le rituel sacrificiel qui se mettait en place, Agar n\u2019\u00e9levait plus la voix et ne versait plus de larmes, Sarah ne mourait plus de chagrin devant le \u00ab sacrifice d\u2019Isaac \u00bb, comme le raconte le <em>Midrash<\/em>. Avec le silence des m\u00e8res disparaissait le dernier garde-fou. De d\u00e9viance, le meurtre devenait normalit\u00e9.<br>Seule la force pouvait s\u2019opposer \u00e0 cet assaut de barbarie. C\u2019est pourquoi, apr\u00e8s sept ans d\u2019autonomie et dix-sept mois de repr\u00e9sailles militaires limit\u00e9es, l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne p\u00e9n\u00e9tra de nouveau dans les villes palestiniennes. Il revenait, ce cauchemar que nous avions cru termin\u00e9 ! Le processus de paix se d\u00e9litait, une fois encore une arm\u00e9e affrontait une population civile, des tanks parcouraient les rues, des soldats entraient dans les maisons, des villes \u00e9taient en \u00e9tat de si\u00e8ge. Et ce va-et-vient, jour apr\u00e8s jour, entre les attentats pass\u00e9s et \u00e0 venir, entre la frayeur pour la s\u00e9curit\u00e9 des soldats isra\u00e9liens et l\u2019horreur et la honte devant les souffrances et la mort des Palestiniens. Et une fois de plus, jour apr\u00e8s jour, les attentats sanglants, le deuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Simultan\u00e9ment la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb continuait. Depuis l\u2019offensive palestinienne de l\u2019automne 2000, l\u2019appel \u00e0 l\u2019imagerie religieuse et mythique faisait partie d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Les connotations religieuses des termes \u00e9taient activ\u00e9es sur la sc\u00e8ne triangulaire mythique en fonction des publics vis\u00e9s, palestinien, isra\u00e9lien ou occidental. Elles \u00e9taient mises en avant ou, au contraire, travesties sous une terminologie humanitaire ou nationale, en fonction de consid\u00e9rations tactiques. Vis-\u00e0-vis de la sensibilit\u00e9 chr\u00e9tienne et occidentale, cette arm\u00e9e palestinienne, offensive et organis\u00e9e \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme une explosion de r\u00e9volte populaire conduite par des enfants jeteurs de pierres. Mais il apparut rapidement que derri\u00e8re ces enfants se trouvaient les forces arm\u00e9es palestiniennes \u00e9changeant des tirs avec l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, et derri\u00e8re celles-ci les habitu\u00e9s des caf\u00e9s qui continuaient \u00e0 boire et \u00e0 fumer, et en leur compagnie, enfin, les \u00e9quipes de t\u00e9l\u00e9vision affair\u00e9es \u00e0 transmettre le plus vite possible des images en direct (comme l\u2019a montr\u00e9 Thomas Friedmann dans le <em>New York Times<\/em>). Pourtant, m\u00eame l\u2019\u00e9vidence de cette mise en sc\u00e8ne soign\u00e9e n\u2019affaiblit en rien l\u2019impact des images diffus\u00e9es. En termes de s\u00e9mantique nationale, David affronte le guerrier Goliath (par une appropriation du r\u00e9cit biblique invers\u00e9), en termes de mythologie religieuse, l\u2019innocente victime est \u00e0 nouveau crucifi\u00e9e par les Juifs. Dans la s\u00e9mantique historique et mythique, l\u2019enfant palestinien se substitue \u00e0 l\u2019enfant juif comme victime de la <em>Shoah<\/em>.<br>Cette image a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e au d\u00e9but des batailles qui ont entour\u00e9 l\u2019histoire d\u00e9chirante de Mohamed Dura, tu\u00e9 pr\u00e8s de son p\u00e8re lors d\u2019un \u00e9change de coups de feu entre Isra\u00e9liens et Palestiniens dans la bande de Gaza. Elle illustre le processus de mythification analys\u00e9 par Shmuel Trigano dans <em>L\u2019\u00c9branlement d\u2019Isra\u00ebl<\/em>. Les secondes atroces que dura la mort de Mohamed Dura devinrent un \u00ab spectacle \u00bb, la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise les diffusa en boucle, sans aucun contexte ni v\u00e9rification de la provenance des tirs, elle affirma la responsabilit\u00e9 absolue des Isra\u00e9liens dans ce qui \u00e9tait donc une attaque d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e (mensonge, comme il fut d\u00e9montr\u00e9 plus tard). Ces images effroyables, transform\u00e9es en double ic\u00f4ne, chr\u00e9tienne et musulmane, inond\u00e8rent Internet pendant plusieurs mois. Un po\u00e8me, compos\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire de Mohamed Dura par le po\u00e8te Palestinien Mahmoud Darwish, reprend des expressions tir\u00e9es de <em>Sur le massacre<\/em> de Bialik, po\u00e8te national h\u00e9breu, po\u00e8me compos\u00e9 apr\u00e8s le pogrom de Kishinev. La traduction en h\u00e9breu du po\u00e8me, publi\u00e9e imm\u00e9diatement et sans aucun commentaire critique dans le suppl\u00e9ment litt\u00e9raire d\u2019<em>Ha\u2019Aretz<\/em>, exprimait une appropriation id\u00e9ologique de la mort et l\u2019int\u00e9riorisation de la violence mythique par une identification \u00e0 l\u2019 \u00ab Autre \u00bb, une d\u00e9l\u00e9gitimation et un rejet du \u00ab Je \u00bb et de son histoire.<br>La transformation de la Bethl\u00e9em chr\u00e9tienne et de Beit Jalla en bases de tir braqu\u00e9es sur J\u00e9rusalem-sud, source in\u00e9vitable de tirs de repr\u00e9sailles, relevait d\u2019une mise en sc\u00e8ne destin\u00e9e au public occidental. La simple pr\u00e9sentation du d\u00e9cor de Bethl\u00e9em et de l\u2019\u00e9glise de la Nativit\u00e9 suffit \u00e0 assimiler les tirs isra\u00e9liens au \u00ab massacre des innocents \u00bb perp\u00e9tr\u00e9 par H\u00e9rode. En juillet 2001, cette mutation mythique de l\u2019histoire re\u00e7ut le \u00ab bapt\u00eame \u00bb du Pape en visite \u00e0 l\u2019\u00e9glise en ruines de Kuneitra sur les hauteurs du Golan. Son h\u00f4te, le pr\u00e9sident syrien Assad, lan\u00e7a un appel \u00e0 la guerre Sainte contre Isra\u00ebl, \u00ab agent de la souffrance palestinienne et des tourments de J\u00e9sus \u00bb. Le Pape n\u2019\u00e9mit aucune protestation et le Vatican ne condamna pas ces propos. Au mois d\u2019ao\u00fbt de la m\u00eame ann\u00e9e, \u00e0 Durban, Isra\u00ebl devint la cible privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019une explosion de haine qui d\u00e9tourna la conf\u00e9rence tout enti\u00e8re de ses objectifs premiers, r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 quel point les valeurs-phares des droits de l\u2019homme, le postcolonialisme et l\u2019antiglobalisation (marqu\u00e9es d\u2019une sensibilit\u00e9 n\u00e9o-chr\u00e9tienne), sont perverties lorsqu\u2019elles s\u2019allient aux manifestations caract\u00e9ristiques de l\u2019antis\u00e9mitisme. (Cela nous avertit \u00e9galement du danger que repr\u00e9sente la propagation de l\u2019antis\u00e9mitisme occidental chr\u00e9tien \u2014 voir la popularit\u00e9 montante des <em>Protocoles des Sages de Sion<\/em> dans le tiers monde et le monde musulman \u2014, non seulement parce qu\u2019elle constitue une menace contre Isra\u00ebl et les Juifs, mais aussi parce qu\u2019elle s\u2019exprime dans les affrontements avec l\u2019Ouest et les Etats-Unis alors assimil\u00e9s aux \u00ab Juifs \u00bb).<br>Mais la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb dans l\u2019\u00ab Intifada-Al-Aqsa \u00bb atteignit son apog\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la manipulation des concepts du \u00ab <em>shahid<\/em>-martyr \u00bb et de la souffrance. Juste apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, Arafat exhorta \u00ab un million de <em>shahids<\/em> \u00e0 se mettre en marche pour la lib\u00e9ration d\u2019Al-Kuds \u00bb. S\u2019adressant \u00e0 un public musulman, il d\u00e9clara que le conflit isra\u00e9lo-palestinien \u00e9tait une guerre sainte dans laquelle le combattant national, le <em>shahid<\/em> servait d\u2019arch\u00e9type capable de soulever et d\u2019enflammer aussi bien les masses que les intellectuels musulmans. Les m\u00e9dias, artisans de l\u2019opinion publique occidentale, firent du <em>shahid<\/em>-kamikaze un martyr sacr\u00e9. Suivant une dichotomie manich\u00e9enne entre le bien et le mal absolus, noyau de la notion chr\u00e9tienne du martyre, le <em>shahid<\/em>-martyr inspire instinctivement des sentiments d\u2019admiration et de compassion, alors que celui qui est \u00ab responsable \u00bb de ses souffrances et de sa mort (m\u00eame s\u2019il est innocent) subit un processus de diabolisation. Les colons ont constitu\u00e9 la cible supr\u00eame de ce processus de d\u00e9shumanisation et de diabolisation (\u00e0 l\u2019Ouest comme dans certains milieux isra\u00e9liens). Ils en ont \u00e9t\u00e9 les boucs \u00e9missaires, charg\u00e9s de la culpabilit\u00e9 et de la fatalit\u00e9 absolues (ind\u00e9pendamment du statut des colonies ou de la violence exerc\u00e9e par certains colons). \u00ab L\u2019erreur tactique \u00bb des Palestiniens envoyant des <em>shahids<\/em> attaquer des cibles situ\u00e9es \u00e0 Tel-Aviv, Ha\u00effa ou Netanya est bien parvenue \u00e0 faire na\u00eetre le sentiment d\u2019un destin partag\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, mais dans les m\u00e9dias internationaux, ce sang-l\u00e0 pouvait encore \u00eatre vers\u00e9 impun\u00e9ment. Seuls les attentats perp\u00e9tr\u00e9s \u00e0 l\u2019Ouest, en commen\u00e7ant par ceux du 11 septembre, ont sembl\u00e9 ternir l\u2019aur\u00e9ole de martyrs, tandis qu\u2019on persistait n\u00e9anmoins \u00e0 faire silence sur les <em>shahids<\/em> palestiniens.<br>Apr\u00e8s le 11 septembre, les <em>shahids<\/em> palestiniens se sont multipli\u00e9s, le soutien que leur apportait le monde musulman s\u2019est encore renforc\u00e9. En Europe, leur position n\u2019a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 ternie apr\u00e8s la mise hors la loi par l\u2019Am\u00e9rique de plusieurs organisations terroristes palestiniennes. La mise en sc\u00e8ne et la manipulation de l\u2019image du martyr atteignirent leur apog\u00e9e dans ce qu\u2019on pourrait appeler la \u00ab calomnie de J\u00e9nine \u00bb, l\u2019accusation de meurtre rituel.<br>En avril 2002, les forces palestiniennes se retranch\u00e8rent dans les ruelles peupl\u00e9es du camp de r\u00e9fugi\u00e9s de J\u00e9nine, connue comme la \u00ab capitale de la terreur \u00bb dont les habitants furent transform\u00e9s en \u00ab boucliers humains \u00bb. Pour tenter de r\u00e9duire l\u2019impact des attaques sur la population civile, l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne choisit de ne pas attaquer par voie a\u00e9rienne mais de se battre maison par maison. Vingt-trois soldats isra\u00e9liens trouv\u00e8rent la mort dans la bataille. Mais dans la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb, on donna aux r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens le r\u00f4le de <em>shahids<\/em> ou de condamn\u00e9s \u00e0 mourir en victimes d\u2019un massacre organis\u00e9. Les cours de leurs maisons \u00e9taient min\u00e9es, leurs portes \u00e9taient pi\u00e9g\u00e9es, mais ils ne pouvaient qu\u2019\u00eatre les \u00ab martyrs \u00bb cr\u00e9\u00e9s par les machines de relations publiques, les h\u00e9ros tortur\u00e9s de la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb. Juste apr\u00e8s le d\u00e9but des op\u00e9rations, des informations annonc\u00e8rent le \u00ab massacre cruel de milliers de r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens \u00bb. Diffus\u00e9es pendant les combats, ces nouvelles \u00e9taient accompagn\u00e9es de \u00ab descriptions de l\u2019horreur \u00bb ne faisant gr\u00e2ce d\u2019aucun d\u00e9tail. Cependant, m\u00eame lorsque ces \u00ab informations \u00bb furent r\u00e9fut\u00e9es et que de ces milliers de corps, il n\u2019en resta que cinquante-deux, m\u00eame lorsque les \u00ab cadavres \u00bb des processions fun\u00e9raires organis\u00e9es se lev\u00e8rent, la calomnie du \u00ab massacre de J\u00e9nine \u00bb continua de nourrir les descriptions imaginaires des m\u00e9dias. M\u00eame le rapport d\u2019une commission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019ONU, qui \u00e9tablit la r\u00e9alit\u00e9 des faits, ne fit pas taire cette calomnie. Bien au contraire, celle-ci ne fit que se r\u00e9pandre. Le film <em>J\u00e9nine, J\u00e9nine<\/em>, de Mohamed Bakri (star arabo-isra\u00e9lienne du cin\u00e9ma et de la sc\u00e8ne isra\u00e9liens) est un film de propagande corrosif d\u00e9guis\u00e9 en documentaire. Des images de cadavres dispos\u00e9s comme s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00ab extraits des ruines de J\u00e9nine \u00bb, des images de b\u00e2timents hospitaliers imaginaires pr\u00e9sent\u00e9s comme d\u00e9truits par des tirs d\u2019obus, accompagnent les poignants r\u00e9cits fabriqu\u00e9s qui donnent au film sa dimension humaine. L\u2019Europe lui fit un accueil enthousiaste et les m\u00e9dias arabes le comment\u00e8rent insatiablement. Lors d\u2019une projection \u00e0 la cin\u00e9math\u00e8que de J\u00e9rusalem, le public d\u00e9cha\u00een\u00e9 expulsa de la tribune un m\u00e9decin pr\u00e9sent \u00e0 J\u00e9nine qui tentait de r\u00e9futer les mensonges du film. Cette accusation de calomnie, le \u00ab massacre de J\u00e9nine \u00bb, a ouvert les vannes d\u2019un d\u00e9ferlement de haine. Elle a provoqu\u00e9 un nouvel \u00e9lan sacrificiel, camouflage du m\u00e9lange explosif issu des abysses mythico-religieux, dont la puissance est telle qu\u2019aucune r\u00e9alit\u00e9 ne pourra d\u00e9sormais la r\u00e9futer. Elle est devenue le symbole du martyre palestinien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le conflit isra\u00e9lo-palestinien comporte manifestement des dimensions tragiques. La tentative (en gage de bonne volont\u00e9) d\u2019\u00e9touffer ses racines religieuses et mythiques (aussi mena\u00e7antes soient-elles) et de le r\u00e9duire \u00e0 un probl\u00e8me d\u2019ordre national, territorial et \u00e9conomique, ne fait qu\u2019aggraver la c\u00e9cit\u00e9 tragique. C\u2019est comme si l\u2019on pr\u00e9tendait que l\u2019intrigue <em>d\u2019\u0152dipe-Roi<\/em> commence avec l\u2019irruption de la peste \u00e0 Th\u00e8bes, en occultant la proph\u00e9tie pr\u00e9c\u00e9dant la naissance d\u2019\u0152dipe, le meurtre de son p\u00e8re et son mariage avec sa m\u00e8re. La reconnaissance ou la catharsis ne sont rendues possibles que par la mise \u00e0 nu des racines de la trag\u00e9die et la r\u00e9solution de tous les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019intrigue sur sc\u00e8ne et dans les coulisses.<br>Le retour des Juifs est un ph\u00e9nom\u00e8ne unique dans l\u2019histoire qui ne demande rien moins qu\u2019une r\u00e9volution des relations entre les trois religions d\u2019Abraham. Le retour du protagoniste juif en tant qu\u2019entit\u00e9 nationale et politique sur la terre d\u2019Isra\u00ebl, pour la premi\u00e8re fois depuis la destruction du Second Temple, et, simultan\u00e9ment, le retour dans la r\u00e9gion du protagoniste chr\u00e9tien et occidental, pour la premi\u00e8re fois depuis la chute du royaume de J\u00e9rusalem, tous ces \u00e9l\u00e9ments r\u00e9-\u00e9tablissent la terre d\u2019Isra\u00ebl, source historique du conflit religieux triangulaire. Des centaines d\u2019ann\u00e9es d\u2019histoire commune ont cr\u00e9\u00e9 des influences mutuelles et des relations fertiles entre les trois religions, elles ont favoris\u00e9 l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration et l\u2019assimilation des concepts et des valeurs qui leur sont attach\u00e9s. Mais en m\u00eame temps, le principe d\u2019unicit\u00e9 et d\u2019appropriation universelle des trois religions monoth\u00e9istes a forg\u00e9 une histoire de conflits, de guerres et de pers\u00e9cutions : l\u2019isolement des Juifs vis-\u00e0-vis de la chr\u00e9tient\u00e9 qui s\u2019est substitu\u00e9e au juda\u00efsme (<em>Verus Isra\u00ebl<\/em>), et plus tard, de l\u2019islam, qui s\u2019est substitu\u00e9 \u00e0 la chr\u00e9tient\u00e9 et au juda\u00efsme (pour plus de d\u00e9tails, voir Daniel Sibony, <em>Nom de Dieu<\/em>). Mais, contrairement aux anciens affrontements binaires, le conflit actuel se d\u00e9roule sur une sc\u00e8ne triangulaire o\u00f9, au m\u00eame moment, les trois protagonistes sont en place. Les sch\u00e9mas traditionnels d\u2019affrontements sont \u00e0 nouveau r\u00e9activ\u00e9s dans leur incarnation contemporaine : on s\u2019approprie les termes mythiques dans le d\u00e9ni de leurs origines et leur m\u00e9tamorphose suscite la peur et la culpabilit\u00e9, des d\u00e9sirs de conqu\u00eate et des appels \u00e0 la conversion. Mais des alliances temporaires se cr\u00e9ent \u00e9galement entre deux traditions qui s\u2019unissent contre la troisi\u00e8me. A cause de leur caract\u00e8re indirect, ces \u00ab mutations \u00bb mythiques ne connaissent pas l\u2019autocritique et la tol\u00e9rance d\u00e9velopp\u00e9es par les traditions individuelles, elles apparaissent dans les aspects les plus masqu\u00e9s et les plus mena\u00e7ants du conflit. Ainsi, ce qui aurait pu se m\u00e9tamorphoser en tol\u00e9rance mutuelle entre les trois religions monoth\u00e9istes (processus dont l\u2019urgence appara\u00eet de plus en plus clairement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire) prend la forme du rejet de l\u2019autre, de la violence et d\u2019une \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb \u00e0 la <em>Rashomon<\/em>, triangulaire et tragique.<br>Dans ce conflit, l\u2019Occident joue un double r\u00f4le : il en est \u00e0 la fois le spectateur int\u00e9ress\u00e9 et le protagoniste (l\u2019image neutre du premier r\u00f4le dissimulant le second). La sc\u00e8ne mondiale, r\u00e9gie par l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des termes occidentaux, impose, entre autres choses, que la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb utilise la notion de martyr-victime dont l\u2019origine est chr\u00e9tienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"quote\">Dans la <em>Shoah<\/em>, il n\u2019y eut pas de martyrs, seulement des morts et des rescap\u00e9s. La mort n\u2019y porta pas l\u2019aur\u00e9ole de la saintet\u00e9. Ceux qui se donn\u00e8rent la mort le firent par d\u00e9sespoir et pour t\u00e9moigner de leur foi. Cet attachement \u00e0 la vie est \u00e9galement la caract\u00e9ristique de la plupart des survivants de la <em>Shoah<\/em>, ceux qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la construction de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de leurs pays d\u2019\u00e9migration respectifs. Eux non plus n\u2019ont pas sacralis\u00e9 la mort, la souffrance ou la victimisation, ils ont plut\u00f4t sanctifi\u00e9 la lutte pour la survie. Ou encore, selon les termes employ\u00e9s par Primo Levi, la lutte pour faire partie des rescap\u00e9s et non des noy\u00e9s, combat qui n\u2019avait rien d\u2019\u00e9vident, comme sa mort elle-m\u00eame en t\u00e9moigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre de ces cultures anciennes, adeptes du sacrifice humain rituel, le sacrifice d\u2019Isaac repr\u00e9sente une r\u00e9volution radicale institu\u00e9e par le juda\u00efsme. Le couteau lev\u00e9 ne s\u2019est pas abaiss\u00e9 : au lieu d\u2019ex\u00e9cuter son fils, Abraham a sacrifi\u00e9 un b\u00e9lier. Ev\u00e9nement fondateur qui interrompt l\u2019\u00e9lan sacrificiel, auquel il substitue le principe de l\u2019\u00e9change et du symbolisme entre l\u2019homme et Dieu. Le sacrifice du fils a\u00een\u00e9, de la plus belle fille de la famille ou du benjamin de la communaut\u00e9, c\u00e8de la place au sacrifice animal, le premier n\u00e9 est rachet\u00e9 par l\u2019offrande d\u2019une pri\u00e8re expiatoire, par l\u2019expression de la foi et le d\u00e9sir de se rapprocher de Dieu. Toutefois, comme le montre Shalom Spiegel dans <em>From the Legends of the Binding of Isaac<\/em> (tir\u00e9 des l\u00e9gendes du sacrifice d\u2019Isaac), l\u2019\u00e9lan sacrificiel enseveli dans le profond du c\u0153ur humain brave l\u2019interdit explicite et se r\u00e9veille. La lutte pour contenir cet \u00e9lan traverse l\u2019histoire du juda\u00efsme. En particulier, l\u2019affrontement avec les cultures sacrificielles a conduit \u00e0 assimiler l\u2019\u00e9lan sacrificiel \u00e0 une tentative \u00ab d\u2019accommodation avec le viol \u00bb.<sup><a href=\"#3\">7<\/a><\/sup> Les Juifs r\u00e9pondirent aux pers\u00e9cutions romaines en proclamant la sanctification du nom de leurs morts (par d\u00e9cret) sur le lieu m\u00eame des tortures et des crucifixions publiques. Mais, contrairement au christianisme des premiers temps, le juda\u00efsme n\u2019a pas \u00e9rig\u00e9 le martyrologe en norme, cette notion de sacrifice et de souffrance repr\u00e9sentant d\u2019ailleurs le point de friction entre le christianisme et le juda\u00efsme. Pendant les Croisades, les pogroms et les conversions forc\u00e9es provoqu\u00e8rent le suicide collectif de communaut\u00e9s enti\u00e8res en France et en Angleterre. La violence chr\u00e9tienne fut int\u00e9rioris\u00e9e par ses propres victimes qui v\u00e9curent leur r\u00e9action comme des actes de sanctification du Nom, cette fois le sacrifice ultime atteignait son terme. Les <em>midrashim<\/em>, les po\u00e8mes liturgiques et les pri\u00e8res gardent l\u2019\u00e9cho de ces morts d\u00e9cr\u00e9t\u00e9es par les Romains et celles caus\u00e9es par les Croisades comme un traumatisme mythique anticipant les vagues de pers\u00e9cutions, de pogroms ou d\u2019exterminations \u00e0 venir.<br>La crucifixion du Christ, sa souffrance et sa mort ont restaur\u00e9 le sacrifice humain expiatoire dans la religion chr\u00e9tienne. Cette expiation t\u00e9moigne de la gr\u00e2ce de Dieu qui, au contraire du Dieu d\u2019Abraham, n\u2019a pas eu piti\u00e9 de son fils. Les martyrs sont des t\u00e9moins de la foi, comme le d\u00e9clare Tertullien, un des P\u00e8res de l\u2019Eglise : \u00ab Le sang des martyrs constitue le ferment de l\u2019Eglise. \u00bb La souffrance et la mort, port\u00e9es avec humilit\u00e9 et amour, marques de la gr\u00e2ce divine, provoquent la compassion et \u00e9tablissent la gr\u00e2ce dans la communaut\u00e9 des fid\u00e8les. La position sacr\u00e9e du martyr est toujours pr\u00e9sente dans les manifestations profanes de la culture occidentale, elle est au c\u0153ur de l\u2019\u00e9criture du mythe occidental chr\u00e9tien. Le statut r\u00e9cemment octroy\u00e9 aux morts du 11 septembre, et en particulier aux pompiers, en est un exemple probant (comme le souligne Elizabeth Castelli dans <em>Sacrifice, Slaughter and Certainty, reflexions on Martyrdom, Religion and the Making of Meaning in the Wake of September 11<\/em><sup><a href=\"#3\">8<\/a><\/sup>).<br>Comme le juda\u00efsme, l\u2019islam a rejet\u00e9 le sacrifice et adopt\u00e9 le principe de l\u2019\u00e9change. Dans le Coran, Abraham d\u00e9tache son fils et le sauve. (Ce Fils qui n\u2019est pas identifi\u00e9 comme Isaac, mais comme un fils musulman, est \u00e0 l\u2019origine de la querelle qui oppose l\u2019islam et le juda\u00efsme sur la question du fils \u00e9lu.) Par d\u00e9finition, le <em>Shahada<\/em> est un acte de foi et d\u2019abn\u00e9gation qui s\u2019exprime par les privations et la pri\u00e8re, de m\u00eame que le terme <em>shahid<\/em> d\u00e9signe le croyant. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la mort d\u2019Hussein, petit-fils de Mahommed et fondateur de la dynastie chiite, lors d\u2019une bataille contre le khalife de la dynastie des Omeyyades, que le mot <em>shahid<\/em> prit une connotation guerri\u00e8re et li\u00e9e au martyre (due, entre autres, \u00e0 l\u2019influence chr\u00e9tienne). Les massives c\u00e9r\u00e9monies comm\u00e9moratives chiites qui font revivre chaque ann\u00e9e, \u00e0 Karbala, l\u2019agonie d\u2019Hussein dans la bataille ont pr\u00e9serv\u00e9 cette tradition de souffrance et d\u2019affrontement, elles ont m\u00eame servi de mod\u00e8le \u00e0 la r\u00e9volution musulmane contre le r\u00e9gime du Shah. Depuis que l\u2019Islam est arriv\u00e9 au pouvoir en Iran, les termes de <em>shahada<\/em> et <em>shahid<\/em> sont devenus des pivots de la th\u00e9ologie et repr\u00e9sentent le mod\u00e8le du sacrifice de soi dans une guerre Sainte, <em>jihad<\/em>, men\u00e9e contre les r\u00e9gimes arabes corrompus et les p\u00e9cheurs non musulmans.<sup><a href=\"#3\">9<\/a><\/sup><br>Cependant, l\u2019histoire du sacrifice d\u2019Isaac est le signe d\u2019un autre ab\u00eeme, peut-\u00eatre encore plus profond, celui de l\u2019\u00e9lan sacrificiel. L\u2019autosacrifice d\u2019Abraham est suppos\u00e9 trouver sa r\u00e9alisation dans le sacrifice d\u2019Isaac. La mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la foi d\u2019Abraham doit se r\u00e9aliser par la souffrance qui est impos\u00e9e \u00e0 autrui. Le sacrifice d\u2019Isaac met \u00e0 jour la perversion cach\u00e9e du sacrifice en tant que sacrifice de soi. Dans le <em>Talmud<\/em> (<em>Sanhedrin<\/em> 89b) la tentative d\u2019Abraham est d\u00e9crite comme un acte satanique (cf. l\u2019argumentation de St\u00e9phane Moses dans <em>Sacrifices<\/em>). Satan pousse Abraham \u00e0 tuer au nom de sa foi et exige qu\u2019Isaac d\u00e9livre volontairement son \u00e2me dans une \u00ab comp\u00e9tition sacrificielle \u00bb (\u00e0 cette \u00e9poque d\u00e9j\u00e0 !) avec les souffrances de la circoncision endur\u00e9es par Isma\u00ebl. En arr\u00eatant le couteau, l\u2019histoire r\u00e9cuse \u00e0 la fois l\u2019\u00e9lan de celui qui \u00ab lie \u00bb et de celui qui est \u00ab li\u00e9 \u00bb (sacrifi\u00e9), l\u2019id\u00e9e de la foi et de la saintet\u00e9 acquise par l\u2019entremise de l\u2019acte meurtrier, que ce soit de la main de l\u2019homme ou de la main de Dieu. En m\u00eame temps, le terme de martyre (d\u00e9fini par le <em>Petit Robert<\/em> comme \u00ab la mort ou la souffrance que quelqu\u2019un endure pour une cause \u00bb) fait appara\u00eetre la proximit\u00e9 entre la sanctification de la mort et celle de la souffrance. Ici, \u00e9galement (en opposition \u00e0 la sanctification radicale des souffrances dans la religion chr\u00e9tienne), le <em>Talmud<\/em> (<em>Brachot<\/em> 5b), faisant \u00e9cho au livre de Job, formule le conflit entre la jouissance par la souffrance, ou la douleur, et son refus. Le rabbin Yohanan refuse de d\u00e9finir les \u00ab mis\u00e8res de l\u2019amour \u00bb comme un \u00ab autel expiatoire \u00bb et d\u00e9clare qu\u2019il n\u2019est pas plus attach\u00e9 \u00e0 ces mis\u00e8res \u00ab qu\u2019\u00e0 leur r\u00e9compense ! \u00bb mais ajoute-t-il \u00ab sans pour autant nier la puissance de leurs attraits et la difficult\u00e9 d\u2019y \u00e9chapper. Le captif ne peut se lib\u00e9rer lui-m\u00eame de sa prison \u00bb.<br>Malheureusement, la r\u00e9volution de l\u2019\u00e9lan sacrificiel n\u2019a pas eu pour effet de r\u00e9volutionner l\u2019\u00e2me humaine. La sanctification du mort et du supplici\u00e9 dans un contexte religieux, et dans les contextes id\u00e9ologiques et nationaux, produit, m\u00eame de nos jours, une histoire qui s\u2019\u00e9crit dans le sang.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s la naissance du sionisme, dont les principes s\u2019accordent avec le nationalisme europ\u00e9en, le sacrifice national sur l\u2019autel du salut de la nation et de la patrie en est une composante, pr\u00e9sente dans les livres du <em>M\u00e9morial<\/em> (qui d\u00e9j\u00e0 soulevait l\u2019inqui\u00e9tude du jeune Gershom Scholem) comme dans le statut octroy\u00e9 aux soldats isra\u00e9liens tomb\u00e9s au combat. Quelques-unes des histoires jadis marginales de la sanctification du Nom (celle d\u2019Hannah et de ses sept fils ou celle de Massada, par exemple) ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es en position centrale, occultant donc les dissensions dont elles font l\u2019objet dans la tradition. Elles ont alors constitu\u00e9 les fondements d\u2019une r\u00e9-\u00e9criture du mythe (voir Ya\u00ebl Zerubavel : <em>Recovered Roots<\/em><sup><a href=\"#3\">10<\/a><\/sup>). L\u2019appropriation de la victime pour des besoins id\u00e9ologiques se retrouve (\u00e9tant donn\u00e9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du terme <em>korban<\/em> : victime-sacrifice en h\u00e9breu moderne) jusque dans la mis\u00e9rable expression \u00ab victimes de la paix \u00bb forg\u00e9e par la gauche dans l\u2019euphorie des Accords d\u2019Oslo et qui d\u00e9signe ceux qui avaient p\u00e9ri dans les actions terroristes des ann\u00e9es 90. Au m\u00eame moment les mouvements de droite tentent \u00e9galement de transformer les victimes du terrorisme en martyrs nationaux. Depuis quelques mois seulement, l\u2019usage de l\u2019expression \u00ab victimes du terrorisme \u00bb [<em>casualties of terrorism<\/em>] a permis d\u2019arr\u00eater cette \u00e9rosion linguistique.<br>Dans ce contexte, la r\u00e9ponse juive \u00e0 la <em>Shoah<\/em> (pendant et apr\u00e8s la guerre) a \u00e9t\u00e9 la r\u00e9affirmation du rejet du sacrifice. On n\u2019a pas suffisamment soulign\u00e9 la tension qui oppose le processus de victimisation dans la culture juive et isra\u00e9lienne au rejet profond de l\u2019\u00e9lan sacrificiel dans la <em>Shoah<\/em>, ni d\u2019ailleurs \u00e0 quel point cette tension est le n\u0153ud de la mythique juive moderne. Malgr\u00e9 les dimensions sans pr\u00e9c\u00e9dent de souffrance et de mort qui caract\u00e9risent la <em>Shoah<\/em>, celle-ci n\u2019a pas, dans la conscience juive, pris la forme d\u2019un mythe sacrificiel. Face \u00e0 la machine exterminatrice qui a priv\u00e9 des hommes, des femmes et des enfants de leur droit \u00e0 l\u2019existence en tant qu\u2019\u00eatres humains, cette machine qui les transforma en rebuts dont il fallait se d\u00e9barrasser au plus vite, la plupart des Juifs ont r\u00e9pondu en se battant pour vivre. Ils l\u2019ont d\u00e9montr\u00e9 par les soul\u00e8vements arm\u00e9s qu\u2019ils ont organis\u00e9 dans les ghettos et les camps, par le journal d\u2019une adolescente et par ceux qui, confront\u00e9s \u00e0 la faille divine dans l\u2019ombre des cr\u00e9matoires, l\u2019ont affront\u00e9e et \u00ab combl\u00e9e \u00bb par leur humanit\u00e9. Par-dessus tout, ils l\u2019ont d\u00e9montr\u00e9e en luttant pour survivre dans les tr\u00e9fonds de l\u2019Enfer, ces femmes, ces enfants et ces hommes de tous les \u00e2ges et de toutes les origines, comme en fait \u00e9cho le rabbin Isaac Nussbaum, tu\u00e9 dans le ghetto de Varsovie : \u00ab Voici l\u2019heure de la sanctification de la Vie et non l\u2019heure de la sanctification du Nom de la Mort. Jadis, quand l\u2019ennemi exigeait [notre] \u00e2me, le Juif sacrifiait son corps pour la sanctification du nom. Aujourd\u2019hui l\u2019ennemi r\u00e9clame le corps du Juif et le Juif doit le d\u00e9fendre afin de pr\u00e9server sa vie. \u00bb Dans la <em>Shoah<\/em>, il n\u2019y eut pas de martyrs, seulement des morts et des rescap\u00e9s. La mort n\u2019y porta pas l\u2019aur\u00e9ole de la saintet\u00e9. Ceux qui se donn\u00e8rent la mort le firent par d\u00e9sespoir et pour t\u00e9moigner de leur foi. Cet attachement \u00e0 la vie est \u00e9galement la caract\u00e9ristique de la plupart des survivants de la <em>Shoah<\/em>, ceux qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la construction de l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de leurs pays d\u2019\u00e9migration respectifs. Eux non plus n\u2019ont pas sacralis\u00e9 la mort, la souffrance ou la victimisation, ils ont plut\u00f4t sanctifi\u00e9 la lutte pour la survie. Ou encore, selon les termes employ\u00e9s par Primo Levi, la lutte pour faire partie des rescap\u00e9s et non des noy\u00e9s, combat qui n\u2019avait rien d\u2019\u00e9vident, comme sa mort elle-m\u00eame en t\u00e9moigne.<\/p>\n\n\n\n<p>La tension traditionnelle entre juifs et chr\u00e9tiens sur la question du statut du sacrifice, de la culpabilit\u00e9 et de l\u2019expiation, est un fil conducteur dans l\u2019histoire des relations entre les Europ\u00e9ens et les populations juives d\u2019Europe jusqu\u2019\u00e0 la <em>Shoah<\/em>. Ce n\u2019est que par la suite \u2014 gr\u00e2ce \u00e0 la reconnaissance de l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl et la d\u00e9cision prise par Vatican II d\u2019innocenter les Juifs de la crucifixion du Christ \u2014 que le peuple juif s\u2019est trouv\u00e9 soulag\u00e9 (au moins officiellement) du r\u00f4le mythique de paria condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019errance \u00e9ternelle ou \u00e0 l\u2019extermination. Cependant, contrairement \u00e0 ce changement de position de l\u2019\u00c9glise dans la mythologie occidentale chr\u00e9tienne (qui avait pour but de faire du peuple juif un \u00ab peuple comme les autres \u00bb), le mythe subit de nouvelles m\u00e9tamorphoses id\u00e9ologiques et politiques. Il participe \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00e9criture du chapitre actuel de \u00ab la guerre pour l\u2019histoire \u00bb.<br>Dans la m\u00e9moire occidentale chr\u00e9tienne l\u2019Holocauste a lui aussi \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 en termes de martyre, comme en t\u00e9moigne d\u2019ailleurs son \u00e9tymologie : <em>holocauste<\/em> : offrande br\u00fbl\u00e9e pour Dieu. Transformer l\u2019accus\u00e9 juif en martyr sacr\u00e9 relevait manifestement d\u2019un geste de gr\u00e2ce. C\u2019\u00e9tait conf\u00e9rer \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement et aux morts une dimension sacr\u00e9e en accord avec la foi dans le pouvoir r\u00e9dempteur et expiatoire de la souffrance et de la mort, et de ce fait laisser penser que la culpabilit\u00e9 europ\u00e9enne pouvait se muer en expiation, mis\u00e9ricorde et compassion. Or, en r\u00e9alit\u00e9, la formulation du martyrologe est rest\u00e9e teint\u00e9e de violence. S\u2019approprier les morts de la <em>Shoah<\/em> et les proclamer martyrs revenait \u00e0 pervertir les d\u00e9finitions identitaires de ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s et celles des survivants. En outre, la formulation du g\u00e9nocide en termes de sanctification et de sacrifice revenait \u00e0 capituler devant la violence de l\u2019\u00e9lan sacrificiel par la perp\u00e9tuation du caract\u00e8re sacr\u00e9 du sacrifice humain et l\u2019extension de ses termes \u00e0 la sc\u00e8ne politique. Comme l\u2019a not\u00e9 Lacan dans ses remarques sur \u00ab la chose&#8230; profond\u00e9ment masqu\u00e9e dans la critique de l\u2019histoire \u00bb, cela revenait \u00e0 succomber \u00e0 la fascination du sacrifice humain offert aux \u00ab dieux obscurs \u00bb. Le terme d\u2019Holocauste eut libre carri\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 l\u2019acte de nomination proprement r\u00e9volutionnaire accompli en pleine conscience par Claude Lanzmann avec son film \u00e9ponyme <em>Shoah<\/em>, qui exclut toute connotation sacrificielle.<br>Les implications de la notion de sacrifice ont trouv\u00e9 un \u00e9cho dans une grande partie de la culture occidentale d\u2019apr\u00e8s-guerre (au m\u00eame titre que dans la culture juive et isra\u00e9lienne, culture moul\u00e9e \u00e0 la fois par le dialogue avec l\u2019Occident et sa d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de celui-ci). Les discussions sur l\u2019articulation de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> en Isra\u00ebl et dans la communaut\u00e9 juive am\u00e9ricaine en ont \u00e9t\u00e9 les instigatrices. Ces d\u00e9saccords se sont exprim\u00e9s dans les manifestations contre le versement des r\u00e9parations allemandes pour dommages de guerre dans les ann\u00e9es 50, puis par les critiques contre l\u2019exploitation politique de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> et enfin, de mani\u00e8re orageuse dans les ann\u00e9es 90, lorsque l\u2019opinion publique se divisa sur les tentatives du rabbin Ovadia Yossef d\u2019interpr\u00e9ter l\u2019Holocauste en termes de r\u00e9compense et de ch\u00e2timent. La r\u00e9surgence du sacrifice a de nombreuses cons\u00e9quences qui m\u00e9riteraient une \u00e9tude plus approfondie : sur l\u2019int\u00e9riorisation de la sanctification du martyr dans les concepts d\u2019\u00ab otage \u00bb et de \u00ab marrane \u00bb pr\u00e9sents dans les \u00e9crits philosophiques de L\u00e9vinas et de Derrida, dans la lutte contre la victimisation dans l\u2019\u00e9tude de Spiegel, \u00e9crite juste apr\u00e8s la <em>Shoah<\/em>, ou dans le refus de l\u2019\u00e9tat de femme-victime d\u00e9crit par Eva Ensler dans les <em>Monologues du vagin<\/em>, par exemple. Ceci est peut-\u00eatre symptomatique de la traditionnelle r\u00e9pugnance juive \u00e0 exposer ses malheurs sur la place publique et \u00e0 les sacraliser, qui interdira plus tard de transformer la population isra\u00e9lienne, cible des attaques terroristes, en victime sacr\u00e9e de l\u2019actuelle \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb.<br>De plus, l\u2019identification du Juif au martyr contrastait violemment avec le r\u00f4le qui lui \u00e9tait d\u00e9volu dans la mythologie traditionnelle chr\u00e9tienne. Elle provoqua des r\u00e9actions de rejet qui empoisonn\u00e8rent consid\u00e9rablement les relations entre le peuple juif, Isra\u00ebl et l\u2019Occident. Elle se manifeste, par exemple, par un sentiment de \u00ab convoitise vis-\u00e0-vis de la victime \u00bb. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le Juif qui tient \u00e0 vivre malgr\u00e9 ce qui menace sa vie (en particulier dans l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, dot\u00e9 d\u2019une arm\u00e9e forte) est en rupture avec l\u2019image symbolis\u00e9e du martyr faible, du menac\u00e9, du supplici\u00e9. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la plaie ouverte de la culpabilit\u00e9 a besoin d\u2019une victime de substitution. Ainsi, l\u2019appropriation martyrologique des Juifs assassin\u00e9s s\u2019est-elle aggrav\u00e9e, laissant bien loin derri\u00e8re, dans la conscience mythique, leurs fr\u00e8res rescap\u00e9s et leur descendance. La sanctification d\u2019Edith Stein qui fut assassin\u00e9e en tant que juive et sanctifi\u00e9e en tant que chr\u00e9tienne, le bapt\u00eame posthume donn\u00e9 par l\u2019\u00c9glise mormone \u00e0 quatre cent mille victimes de la <em>Shoah<\/em>, Anne Frank comprise, et la suppos\u00e9e souffrance de Wilkomierski en sont bien la preuve. L\u2019aur\u00e9ole de souffrance sacr\u00e9e couronnant la femme SS dans <em>La lectrice<\/em>, de Schlink, est un autre exemple du d\u00e9placement de l\u2019objet sanctifi\u00e9. Mais sans conteste, le conflit du Proche-Orient est le terrain privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se sont d\u00e9plac\u00e9es cette culpabilit\u00e9 et cette apologie refoul\u00e9e du martyre.<br>C\u2019est ainsi que suivant la dichotomie manich\u00e9enne du bien et du mal, les Palestiniens se sont vu attribuer le r\u00f4le de la victime faible et souffrante, et l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl celui du puissant conqu\u00e9rant tortionnaire. Le processus atteignit son apog\u00e9e par une utilisation invers\u00e9e de la <em>Shoah<\/em> et de ses termes dans la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb qui fait du martyr d\u2019hier le nazi d\u2019aujourd\u2019hui. Le fait que la remythification martyrologique du conflit isra\u00e9lo-palestinien est pr\u00e9sent\u00e9e comme un double retour du refoul\u00e9, \u00e0 la fois de la culpabilit\u00e9 et du mythe, explique la vigueur de ses manifestations ainsi que sa complexit\u00e9 et la libre circulation de ses termes dans la \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb qui se joue entre les consciences chr\u00e9tiennes, juive et musulmane. Sous cette influence, l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl et ses institutions subissent un processus de d\u00e9l\u00e9gitimation. Une fois encore, il se trouve stigmatis\u00e9 comme paria et mis au ban de la famille des \u00c9tats et des nations.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le conflit isra\u00e9lo-palestinien, le combat mythique pour le statut de victime se trouve au centre de l\u2019affrontement territorial et d\u00e9mographique. D\u00e8s ses origines au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le sionisme se voulait une r\u00e9ponse au probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s juifs victimes des pogroms et des vagues d\u2019antis\u00e9mitisme europ\u00e9en, qui suscita leur \u00e9migration massive et sa reconnaissance nationale. La constitution de la population palestinienne en nation est arriv\u00e9e en r\u00e9action aux vagues d\u2019immigration sioniste. L\u2019augmentation de l\u2019immigration juive provoqu\u00e9e par la mont\u00e9e des nazis au pouvoir aggrava ce conflit qui culmina dans la r\u00e9volte arabe de 1936-1939. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s la <em>Shoah<\/em>, la pression humanitaire et le d\u00e9veloppement de la colonisation juive, avec en contrepoint l\u2019\u00e9mergence de la culpabilit\u00e9 europ\u00e9enne et la reconnaissance du statut de victime du peuple juif, aboutirent \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. D\u00e8s sa proclamation, des r\u00e9fugi\u00e9s venus d\u2019Europe, sortis des camps pour personnes d\u00e9plac\u00e9es et des camps d\u2019internement britanniques \u00e0 Chypre, d\u00e9barqu\u00e8rent sur les c\u00f4tes d\u2019Isra\u00ebl ainsi que des centaines de milliers de Juifs fuyant leurs foyers dans les pays arabes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette sc\u00e8ne triangulaire, le retour du peuple juif en terre d\u2019Isra\u00ebl obligea les nations musulmanes \u00e0 op\u00e9rer une v\u00e9ritable r\u00e9volution d\u2019ordre th\u00e9ologique et mythique. Elles furent contraintes de reconna\u00eetre \u00e0 la fois le droit des Juifs \u00e0 s\u2019\u00e9tablir comme entit\u00e9 politique (d\u00e9passant le statut de communaut\u00e9 prot\u00e9g\u00e9e, le <em>dimmi<\/em> de la domination musulmane) et leur droit \u00e0 recr\u00e9er un \u00c9tat dans ce qui, depuis la conqu\u00eate musulmane du VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9tait devenu une \u00ab terre de <em>jihad<\/em> \u00bb o\u00f9 il n\u2019y avait surtout pas de place pour fonder un \u00ab Etat d\u2019infid\u00e8les \u00bb, qu\u2019il soit juif ou chr\u00e9tien. (Il s\u2019agit d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qui d\u00e9passe de loin la peur compr\u00e9hensible d\u2019une vague d\u2019immigration \u00e9trang\u00e8re.) Or cette r\u00e9volution n\u00e9cessaire ne s\u2019est pas produite, elle n\u2019a pas non plus produit les processus qui auraient permis une reconnaissance r\u00e9elle par les Arabes musulmans du droit \u00e0 l\u2019existence de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl. Bien au contraire, la destruction de la colonie juive \u00e9tablie sur la terre d\u2019Isra\u00ebl au moment de la conqu\u00eate musulmane du VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019expulsion du royaume de J\u00e9rusalem par Saladin, encore vive dans la m\u00e9moire mythique musulmane, ont fait que le sionisme et la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl furent per\u00e7us comme une nouvelle attaque jud\u00e9ochr\u00e9tienne perp\u00e9tr\u00e9e sur la terre d\u2019Islam. (D\u2019autant plus que la d\u00e9claration Balfour, intervenue \u00e0 peu pr\u00e8s au moment de la chute de l\u2019Empire ottoman, incita beaucoup de Juifs \u00e0 venir s\u2019installer sur la terre d\u2019Isra\u00ebl). Les Juifs sont consid\u00e9r\u00e9s alternativement comme des agents de l\u2019expansion chr\u00e9tienne sous sa forme moderne (colonialisme, capitalisme, mondialisation \u00e9conomique) ou comme une \u00ab exportation \u00bb du probl\u00e8me jud\u00e9o-chr\u00e9tien vers un monde arabe outrag\u00e9 et exploit\u00e9, aujourd\u2019hui contraint de payer le prix de la culpabilit\u00e9 europ\u00e9enne (la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9migration des Juifs des pays arabes \u00e9tant refoul\u00e9e). Depuis le refus du plan de partition de 1947, \u00e9labor\u00e9 par les Nations Unies, et l\u2019invasion d\u2019Isra\u00ebl, apr\u00e8s sa proclamation en tant qu\u2019\u00c9tat, par les arm\u00e9es de sept \u00c9tats arabes, ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 les principaux artisans du conflit militaire. De cette lutte, les Palestiniens sont devenus le fer de lance.<br>Mais au-del\u00e0 de la lutte territoriale et d\u00e9mographique, l\u2019identification des Juifs comme victimes (telle qu\u2019elle est apparue dans le d\u00e9bat post-holocauste du christianisme occidental) constitue une nouvelle menace religieuse et \u00e9thique qui s\u2019oppose aux revendications des Palestiniens. Pris dans le triangle mythique, ces derniers ont essay\u00e9 d\u2019arracher aux Juifs leur r\u00f4le de victimes afin de se l\u2019approprier. De l\u00e0 est n\u00e9e la n\u00e9gation syst\u00e9matique et prolong\u00e9e de la <em>Shoah<\/em> dans le monde arabe et la m\u00e9tamorphose de la guerre de 1947-1949 en un substitut d\u2019holocauste (<em>Nakba<\/em> : destruction en arabe). Au-del\u00e0 du traumatisme de la destruction et du d\u00e9racinement, les Palestiniens se sont vu attribuer le r\u00f4le de victime authentique (<em>Verus Martyr<\/em>) du v\u00e9ritable holocauste, paria sacr\u00e9 et ostracis\u00e9. Ce r\u00f4le est \u00e0 la source de la trag\u00e9die.<br>Le paroxysme de cette manipulation est intervenu lors de l\u2019immortalisation du sort des d\u00e9racin\u00e9s de la guerre de 47-49. Cette guerre, dans laquelle 1 % de la population isra\u00e9lienne a p\u00e9ri, s\u2019est termin\u00e9e par une victoire salvatrice pour le jeune \u00c9tat menac\u00e9 de destruction. A l\u2019issue de ces batailles, 650 000 Palestiniens furent chass\u00e9s de leurs terres : environ 60 % d\u2019entre eux \u00e9tant partis volontairement avec le soutien des \u00c9tats arabes, environ 40 % furent expuls\u00e9s (selon les analyses maximalistes de Benny Morris). Des villages arabes furent d\u00e9truits pendant les combats, des colonies juives occup\u00e9es et d\u00e9truites, leurs habitants d\u00e9racin\u00e9s. Or des centaines de milliers de r\u00e9fugi\u00e9s juifs venus des camps de transit ou des camps pour personnes d\u00e9plac\u00e9es et des pays arabes avaient \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 Isra\u00ebl, les s\u00e9quelles de leur humiliation sont encore pr\u00e9sentes dans la m\u00e9moire de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne. Les Palestiniens d\u00e9racin\u00e9s furent alors plac\u00e9s dans des camps d\u2019internement parfois situ\u00e9s \u00e0 quelques dizaines de kilom\u00e8tres de leurs foyers d\u2019origine, et cela, maintenant, depuis trois g\u00e9n\u00e9rations. Le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a connu des centaines de millions d\u2019immigrants et de r\u00e9fugi\u00e9s d\u00e9racin\u00e9s, seuls les Palestiniens ont \u00e9t\u00e9 maintenus dans des camps et sont rest\u00e9s parqu\u00e9s cinquante ans en tant que \u00ab r\u00e9fugi\u00e9s \u00bb. Ni l\u2019\u00c9gypte, ni le Liban, ni la Syrie, ni la Jordanie (qui comporte une majorit\u00e9 palestinienne) ne leur ont accord\u00e9 la citoyennet\u00e9 ni aucune autre esp\u00e8ce d\u2019identit\u00e9. Ils n\u2019ont pas le droit de passer les fils de fer barbel\u00e9s des camps et de se choisir une autre vie et un autre avenir. Comme le disait dans son article, paru dans la revue palestinienne <em>A Ta\u2019ura<\/em> en 1976, le Premier ministre palestinien Mahmoud Abbas (Abu Mazen) : \u00ab Les arm\u00e9es arabes \u00e9taient entr\u00e9es en Palestine pour d\u00e9fendre les Palestiniens contre la tyrannie sioniste, au lieu de \u00e7a, elles les ont abandonn\u00e9s, les ont contraints \u00e0 quitter leur patrie, \u00e0 vivre dans un \u00e9tat de si\u00e8ge politique et id\u00e9ologique et les ont enferm\u00e9s derri\u00e8re des murs de prison. \u00bb Ce qui avait \u00e9t\u00e9 un traumatisme de guerre se transforma en une \u00e9ternelle souffrance impos\u00e9e, le droit \u00ab au retour \u00bb devint le credo de base et la clef de vo\u00fbte de l\u2019identit\u00e9 nationale palestinienne. Les d\u00e9racin\u00e9s et leurs enfants sont aujourd\u2019hui 4 000 000, l\u2019application du \u00ab droit au retour \u00bb signifierait leur int\u00e9gration au sein de l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl peupl\u00e9 de 6 000 000 de citoyens, dont 1 000 000 d\u2019Arabes. Cela signifierait le d\u00e9mant\u00e8lement d\u2019Isra\u00ebl en tant qu\u2019\u00c9tat juif et sa transformation en une minorit\u00e9 juive vivant au sein d\u2019une population \u00e0 majorit\u00e9 musulmane de 200000000 de croyants qui s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019en Indon\u00e9sie. Le refus de r\u00e9soudre le probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s par des \u00e9changes et le versement de compensations, aggrav\u00e9 par la transformation des camps de r\u00e9fugi\u00e9s en lieux de martyre, fait de ce probl\u00e8me le sujet le plus br\u00fblant du conflit isra\u00e9lo-arabe. La conqu\u00eate des territoires \u00e9gyptiens et jordaniens en 1967 a expos\u00e9 les millions de r\u00e9fugi\u00e9s vivant dans les camps de la rive occidentale et de la bande de Gaza \u00e0 un contact direct avec l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, ce qui les a transform\u00e9s, en particulier depuis la premi\u00e8re Intifada de 1987, en cibles privil\u00e9gi\u00e9es d\u2019affrontements violents.<br>Pendant les dix ann\u00e9es de son existence, en d\u00e9pit des conclusions des Accords d\u2019Oslo et des sommes d\u2019argent qui lui ont \u00e9t\u00e9 vers\u00e9es, l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne n\u2019a pas d\u00e9mantel\u00e9 un seul des camps de r\u00e9fugi\u00e9s enclos dans la bande de Gaza ou sur la rive occidentale du Jourdain, elle n\u2019a offert aucune perspective ni aucune esp\u00e9rance \u00e0 leurs habitants. Elle ne les a pas non plus d\u00e9livr\u00e9s, pas plus que la soci\u00e9t\u00e9 palestinienne, de leur r\u00f4le de victimes impos\u00e9es. Bien au contraire, les conditions de vie des habitants des camps se sont aggrav\u00e9es, les cr\u00e9dits qui leur \u00e9taient destin\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9s, des offres ind\u00e9pendantes de programmes d\u2019aide sociale ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es par les autorit\u00e9s de l\u2019UNRWA, p\u00e9rennisant ainsi leur statut de r\u00e9fugi\u00e9s. (Des militants palestiniens ont m\u00eame affirm\u00e9 lors d\u2019un colloque \u00e0 l\u2019Institut Yakar, en 1999, que les habitants des camps se sont vu interdire d\u2019aller peupler les quelques quartiers construits \u00e0 leur intention.) Le m\u00eame refus cat\u00e9gorique fut oppos\u00e9 aux offres spontan\u00e9es des militants de la paix d\u00e9sireux d\u2019am\u00e9liorer les conditions mat\u00e9rielles dans les camps, de les repl\u00e2trer, les peindre ou les d\u00e9barrasser de la \u00ab splendeur de la mis\u00e8re \u00bb. \u00c0 l\u2019inverse, une des premi\u00e8res d\u00e9cisions prises par l\u2019Autorit\u00e9 en 1994 fut de placer le \u00ab droit au retour \u00bb au centre des revendications et de fermer les yeux sur la campagne d\u2019incitation au <em>shahidisme<\/em> men\u00e9e par les extr\u00e9mistes islamistes parmi les habitants des camps. L\u2019attachement au \u00ab droit au retour \u00bb, plus que le d\u00e9saccord territorial, a contribu\u00e9 \u00e0 la mise en pi\u00e8ces des Accords de Camp David.<br>Il me para\u00eet qu\u2019au m\u00eame titre que les dispositions territoriales et s\u00e9curitaires, toutes les n\u00e9gociations devront prendre en compte la question des r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens. C\u2019est \u00e0 cette condition seulement que la complexit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 pourra \u00eatre mutuellement consid\u00e9r\u00e9e, tout comme les blessures et pertes que les deux parties ont subies. C\u2019est \u00e9galement la condition d\u2019une authentique expression de libert\u00e9, d\u2019espoir et de dignit\u00e9 humaine. Mais pour y parvenir, il faut avant tout ouvrir une br\u00e8che dans cet emprisonnement affectif et physique impos\u00e9 \u00e0 des millions d\u2019\u00eatres humains. Le renoncement au \u00ab droit au retour \u00bb et la r\u00e9solution du probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens constitueraient le socle d\u2019une ind\u00e9pendance dont profiteraient les Palestiniens d\u00e9livr\u00e9s de la victimisation et du fanatisme. Une contribution du monde arabe et musulman \u00e0 la \u00ab r\u00e9solution \u00bb territoriale du probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9quivaudrait concr\u00e8tement \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, foyer national du peuple juif. Si, \u00e0 son tour, l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl acceptait de reconna\u00eetre sa part de responsabilit\u00e9 dans l\u2019exil des Palestiniens et qu\u2019il participait \u00e0 leur \u00e9tablissement, la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne s\u2019affranchirait de toute cette culpabilit\u00e9 accumul\u00e9e et de ses effets de violence et de peur, et pourrait alors r\u00e9aliser son aspiration de justice. Le monde chr\u00e9tien doit \u00e9galement reconna\u00eetre le r\u00f4le qu\u2019il a jou\u00e9 dans cette \u00ab histoire \u00bb et la responsabilit\u00e9 qui lui incombe dans sa r\u00e9solution, il doit reconna\u00eetre que les voies de l\u2019amour et de la gr\u00e2ce existent et qu\u2019elles n\u2019ont nul besoin du spectacle d\u2019un martyr pour \u00eatre invoqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la dimension tragique du conflit isra\u00e9lo-palestinien est manifeste, il faut pour le r\u00e9soudre avoir le courage d\u2019affronter toutes ses composantes et admettre que sa solution ne se fera que par \u00e9tapes. Aujourd\u2019hui, deux ans et demi apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, l\u2019\u00c9gypte presse les organisations palestiniennes de renoncer aux actions terroristes. Cette n\u00e9cessaire ouverture permettrait l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une tr\u00eave, l\u2019\u00e9vacuation par l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne des zones plac\u00e9es sous l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne et le retour \u00e0 la table de n\u00e9gociation. Mais, parall\u00e8lement et avant tout, elle \u00e9viterait l\u2019\u00e9lan sacrificiel, la victimisation et le meurtre, elle permettrait de les \u00e9vacuer hors du triangle conflictuel.<br>L\u2019\u00ab histoire \u00bb du sacrifice d\u2019Isaac, qui a lieu sur le mont Moriah, implique une r\u00e9volution radicale au nom de J\u00e9rusalem, c\u2019est-\u00e0-dire le passage du sacrifice \u00e0 l\u2019\u00e9change et du fanatisme au compromis. La r\u00e9solution du probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s par le renoncement au \u00ab droit au retour de tous les Palestiniens en Palestine \u00bb suppose le m\u00eame type de r\u00e9volution dans les consciences et la mythique, passant du fanatisme de l\u2019action directe au principe de symbolisation et de l\u2019\u00e9change. Ce n\u2019est plus \u00ab \u0153il-pour-\u0153il, dent-pour-dent, arbre-pour-arbre et sacrifice-pour-sacrifice \u00bb, mais un b\u00e9lier en lieu et place d\u2019Isaac, l\u2019acceptation d\u2019un sacrifice de substitution et de r\u00e9parations offerte en \u00e9change du chagrin, de la faute et de la honte.<br>C\u2019est \u00e9galement la condition d\u2019un compromis sur le probl\u00e8me territorial qui exigerait que chaque soci\u00e9t\u00e9 formule (d\u2019abord au plan mythique) des \u00ab titres de propri\u00e9t\u00e9 \u00bb sans clauses d\u2019exclusivit\u00e9. Mon dernier roman, Snapshots (<em><strong><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/new.michalgovrin.com\/fr\/publications\/sur-le-vif\/\" data-type=\"publications\" data-id=\"5007\" target=\"_blank\">Sur Le Vif<\/a><\/strong><\/em><sup><strong><a href=\"#4\">11<\/a><\/strong><\/sup>), s\u2019inspire de deux notions juives de rel\u00e2che et de provisoire : l\u2019ann\u00e9e sabbatique et le <em>sukkah<\/em>. Un mouvement musulman de ce type permettrait de renoncer \u00e0 la notion arabe du <em>tsumud<\/em> (l\u2019attachement forcen\u00e9 \u00e0 la terre) et du <em>jihad<\/em>. Pour que la mythique sc\u00e8ne triangulaire revienne \u00e0 J\u00e9rusalem, cette ville-femme convoit\u00e9e par le fanatisme exclusif du monoth\u00e9isme m\u00e2le qui a pr\u00e9sid\u00e9 aux trois versions de l\u2019histoire et fait de J\u00e9rusalem le champ de bataille d\u2019une guerre de possession, il faudra se d\u00e9partir du fanatisme appropriatoire, aller vers un principe d\u2019\u00e9change et accepter d\u2019entendre la voix f\u00e9minine qui s\u2019exprimera dans une incontournable r\u00e9volution politique et mythique.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme tout t\u00e9moignage personnel, mes paroles sont miennes. Tout comme est mienne l\u2019\u00e9volution qu\u2019ont connue mes sentiments vis-\u00e0-vis des Palestiniens, passant de l\u2019empathie et l\u2019espoir \u00e0 la peur et \u00e0 la d\u00e9sesp\u00e9rance. Mes paroles sont marqu\u00e9es par mon exp\u00e9rience de femme et de m\u00e8re vivant \u00e0 J\u00e9rusalem. Mais je suis \u00e9galement la fille d\u2019une survivante, j\u2019appartiens \u00e0 \u00ab la seconde g\u00e9n\u00e9ration de la <em>Shoah<\/em> \u00bb. Si la douleur d\u2019un individu ne pourra jamais se dire \u00e0 travers la douleur d\u2019un autre, il se peut que la le\u00e7on de survie, elle, soit transmissible. Confront\u00e9e \u00e0 la trag\u00e9die qui nous entoure, j\u2019apprends la le\u00e7on que j\u2019ai re\u00e7ue de ma m\u00e8re d\u00e9funte, tout en me tournant vers les Palestiniens, compagnons de destin, enfants de la \u00ab seconde et troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration de la <em>Nakba<\/em> \u00bb. Cette le\u00e7on, avant tout silencieuse et br\u00e8ve, \u00e9tait constamment pr\u00e9sente dans le long combat contre la victimisation. Apr\u00e8s avoir perdu son premier mari et son fils, ma m\u00e8re a surv\u00e9cu \u00e0 Auschwitz, \u00e0 la marche de la mort et \u00e0 Bergen-Belsen, \u00e9preuves v\u00e9cues en compagnie d\u2019un groupe de femmes. Au milieu des squelettes humains marqu\u00e9s par la typho\u00efde et rong\u00e9s par la vermine, ces femmes ont r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server leur libert\u00e9 en se cramponnant au calendrier h\u00e9breu, au chant, et m\u00eame au rire, la plus anarchique des forces. Apr\u00e8s la lib\u00e9ration et malgr\u00e9 son \u00e9puisement, ma m\u00e8re se porta volontaire comme infirmi\u00e8re puis en tant que militante de l\u2019organisation d\u2019immigration clandestine. Elle est arriv\u00e9e en terre d\u2019Isra\u00ebl en 1948, avec un transport d\u2019enfants. L\u00e0, elle s\u2019est imm\u00e9diatement fait retirer le num\u00e9ro qui \u00e9tait tatou\u00e9 sur son avant-bras, refusant par ce geste d\u2019\u00eatre une victime, une r\u00e9fugi\u00e9e. Enfant, je ne savais m\u00eame pas que ma m\u00e8re avait v\u00e9cu la <em>Shoah<\/em>, le comble de l\u2019horreur dont on parle au jardin d\u2019enfants ou \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Je n\u2019ai jamais eu peur, quand ma m\u00e8re se promenait bras nus en robe d\u2019\u00e9t\u00e9, je n\u2019ai jamais d\u00e9tourn\u00e9 les yeux lorsqu\u2019elle enlevait son corsage dans les vestiaires au bord de la mer. Je n\u2019ai jamais vu le num\u00e9ro qu\u2019on lui a tatou\u00e9 quand elle est entr\u00e9e \u00e0 Auschwitz, il n\u2019a jamais hant\u00e9 mes r\u00eaves. Je ne savais m\u00eame pas ce que c\u2019\u00e9tait. L\u2019ombre de la <em>Shoah<\/em> m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmise en h\u00e9ritage, comme aux autres membres de la seconde g\u00e9n\u00e9ration. Mais en m\u00eame temps, dans un silence tr\u00e8s particulier, ma m\u00e8re m\u2019a enseign\u00e9 la force n\u00e9cessaire pour vivre dans la dignit\u00e9. Ne pas vivre en r\u00e9fugi\u00e9(e) dans les camps pour personnes d\u00e9plac\u00e9es, refuser de vivre en martyr. C\u2019est une le\u00e7on sur le combat de la survie quotidienne, un combat permanent et bl\u00eame que n\u2019illumine pas une aur\u00e9ole de saintet\u00e9.<br>R\u00e9cemment, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9pouvant\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de me trouver prisonni\u00e8re de la victimisation meurtri\u00e8re en lisant l\u2019histoire d\u2019un chauffeur de bus de Tel-Aviv : il avait quitt\u00e9 son v\u00e9hicule pour porter secours \u00e0 un homme qui s\u2019\u00e9tait bless\u00e9 en tentant de sauter dans le bus en marche. Le chauffeur s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 sur le bless\u00e9 avec une infirmi\u00e8re appel\u00e9e \u00e0 la rescousse et tous deux lui enlev\u00e8rent sa chemise pour qu\u2019il puisse respirer. Apr\u00e8s avoir d\u00e9fait la troisi\u00e8me boutonni\u00e8re, ils aper\u00e7urent la ceinture explosive qu\u2019il portait \u00e0 la taille. En un clin d\u2019\u0153il, cette \u00e9quipe de premiers secours se m\u00e9tamorphosa en unit\u00e9 antiterroriste. Ils serr\u00e8rent la main du bless\u00e9 pour l\u2019emp\u00eacher d\u2019activer le d\u00e9tonateur et cri\u00e8rent aux passagers de filer le plus vite possible. En m\u00eame temps le chauffeur, qui parlait arabe, tenta de convaincre le terroriste de sauver sa vie, maintenant que ses victimes s\u2019\u00e9taient enfuies. Mais l\u2019homme garda le silence, emprisonn\u00e9 dans son \u00e9lan suicidaire et meurtrier. Le chauffeur et l\u2019infirmi\u00e8re d\u00e9cid\u00e8rent alors de se sauver, ils compt\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 trois, l\u00e2ch\u00e8rent les mains du terroriste et s\u2019\u00e9chapp\u00e8rent. Celui-ci se leva, il se tra\u00eena jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat de l\u2019autobus et se fit sauter, emportant au passage une arri\u00e8re-grand-m\u00e8re qui n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019enfuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pendant ce temps-l\u00e0 ? Comment survit-on dans une guerre men\u00e9e au c\u0153ur de deux soci\u00e9t\u00e9s assourdies par les menaces terroristes ? Comment s\u2019oppose-t-on \u00e0 la violence, \u00e0 la peur, comment prot\u00e9ger le tissu si fragile de la vie, fragilit\u00e9 plus \u00e9vidente que jamais ?<br>Depuis peu, mon admiration pour l\u2019humour juif s\u2019est renforc\u00e9e, j\u2019admire sa libert\u00e9 anarchique, sa capacit\u00e9 \u00e0 ouvrir un passage dans le labyrinthe tragique, \u00e0 mettre en pi\u00e8ces la fausse vertu ou les fausses accusations en assaisonnant le tout d\u2019un zeste d\u2019autocritique. Les blagues juives combinent d\u00e9sespoir et esp\u00e9rance, elles ont le pouvoir de nous faire accepter l\u2019incompl\u00e8te relativit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9. Ceci dit, avoir la nostalgie de l\u2019humour juif, c\u2019est reconna\u00eetre que le sionisme ne nous a pas \u00ab acquitt\u00e9s \u00bb du destin juif, que nous sommes un \u00ab peuple pas comme les autres \u00bb et que nous avons bien les pieds dans la fange. Dans le contexte d\u2019accusations fausses et de croyances fanatiques que nous vivons, seul l\u2019humour permet de d\u00e9samorcer les r\u00e9flexes de d\u00e9ni et de rejet. C\u2019est peut-\u00eatre cet h\u00e9ritage humoristique, m\u00e9tamorphos\u00e9 en \u00e9lan de vitalit\u00e9, qui soutient la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne depuis deux ans, en d\u00e9pit du d\u00e9sespoir, de la peur et de la mis\u00e8re \u00e9conomique, et qui se manifeste dans les festivals, les concerts et les repr\u00e9sentations qui drainent des foules consid\u00e9rables, dans les caf\u00e9s qui invitent les jeunes \u00e0 venir danser. Le caf\u00e9 \u00ab Moment \u00bb a r\u00e9ouvert ses portes, une plaque comm\u00e9morative pos\u00e9e au milieu d\u2019un d\u00e9cor de verre et d\u2019acier. Cette t\u00e9nacit\u00e9 des survivants, exprim\u00e9e avec le temp\u00e9rament juif et non la litote britannique, est \u00e9galement responsable des d\u00e9bats internes, des scandales et des conflits permanents qui \u00e9clatent m\u00eame en pleine guerre.<br>Je ne peux qu\u2019esp\u00e9rer la prochaine renaissance du sens de l\u2019humour arabe, orchestr\u00e9 par le pauvre, rou\u00e9, et anarchique Jukha. Il serait l\u2019arme la plus fatale contre l\u2019apitoiement sur soi, la sanctification de la souffrance, contre l\u2019abomination de l\u2019autosacrifice et du meurtre. L\u2019humour peut \u00e9galement s\u2019av\u00e9rer un instrument efficace pour s\u2019opposer \u00e0 l\u2019occupation ou \u00e0 la corruption des gouvernements, il est une source de vitalit\u00e9 au c\u0153ur du d\u00e9sespoir aussi n\u00e9cessaire aujourd\u2019hui aux Isra\u00e9liens qu\u2019aux Palestiniens. Le jour o\u00f9 nous r\u00e9ussirons \u00e0 faire de nouveau circuler des blagues entre ces deux peuples farouches, ces impossibles possibles voisins, ce jour-l\u00e0 annoncera le d\u00e9but de la r\u00e9conciliation. Alors peut-\u00eatre, le bouffon europ\u00e9en pourra-t-il resurgir sur sc\u00e8ne et ridiculiser, avec ses clochettes, la fascination des m\u00e9dias pour le martyre et sa sacralit\u00e9 mensong\u00e8re.<br>Lors de ma derni\u00e8re rencontre avec Raeda, nous avons \u00e9chang\u00e9 nos impressions sur les souffrances endur\u00e9es des deux c\u00f4t\u00e9s, puis, d\u00e9passant l\u2019acceptation mutuelle du d\u00e9sespoir, nous avons r\u00eav\u00e9 d\u2019un th\u00e9\u00e2tre et nous avons ri. Le matin, apr\u00e8s mes matin\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 \u00e9crire au c\u0153ur de cette guerre, j\u2019imaginais, avec l\u2019architecte de <em><strong><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/new.michalgovrin.com\/fr\/publications\/sur-le-vif\/\" data-type=\"publications\" data-id=\"5007\" target=\"_blank\">Sur Le Vif<\/a><\/strong><\/em>, que l\u2019eau coulerait \u00e0 nouveau dans l\u2019antique acqueduc qui va de H\u00e9bron au Temple de J\u00e9rusalem. Comme la guerre s\u2019intensifiait, le flot imaginaire s\u2019enflait et passait entre l\u2019Esplanade des Mosqu\u00e9es et le Saint-S\u00e9pulcre, coulant en cascade permanente pr\u00e8s du Mur occidental, transcendant les fronti\u00e8res de la saintet\u00e9 et de la haine dans un extraordinaire jaillissement de vie. \u00c0 J\u00e9rusalem, au seuil de ce nouveau mill\u00e9naire, cette vision n\u2019a rien d\u2019une utopie, elle tiendrait plut\u00f4t de la blague humoristique.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>note: <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>* La \u00ab guerre pour l\u2019histoire \u00bb traduit l\u2019expression anglaise \u00ab story war \u00bb. En anglais, le mot <em>story<\/em> signifie l\u2019histoire racont\u00e9e, <em>history<\/em> signifiant l\u2019Histoire. L\u2019auteur a forg\u00e9 cette formule, afin d\u2019exprimer la lutte pour l\u2019histoire [<em>story<\/em>] qui dominera, sera dite au d\u00e9triment des autres, et deviendra ainsi partie de l\u2019Histoire (N.d.T.).<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" id=\"1\">\n<li>Claude Lanzmann a donn\u00e9 de tout cela une analyse exemplaire dans un article publi\u00e9 par le journal <em>Le Monde<\/em> (\u00ab Les d\u00e9lires de la haine anti-isra\u00e9lienne \u00bb, 10 mai 2002).<\/li>\n\n\n\n<li>Th\u00e8me central du roman <em>The Name<\/em> (<em>Hashen<\/em>) de Michal Govrin, pr\u00e9sent\u00e9 dans un essai : \u00ab Alors la route monte et c\u2019est seulement en quittant Bethl\u00e9em que soudain, on d\u00e9couvre la ville, tout enti\u00e8re, \u00e0 ses pieds. Car \u00e0 la place du lieu de d\u00e9sir, juch\u00e9 glorieux en haut d\u2019une montagne, on d\u00e9couvre un trou, une petite colline entour\u00e9e de sommets qui la surplombent de toutes parts [&#8230;] Et puis \u2014 d\u00e9ception croissante \u2014 cette colline est toute d\u00e9chiquet\u00e9e, d\u00e9coup\u00e9e en un amas de vallons s\u00e9par\u00e9s. Lieu de s\u00e9paration, de fronti\u00e8res, lieu de coupure comme un sexe f\u00e9minin [&#8230;]. Alors, devant ce lieu qui se d\u00e9voile comme l\u2019inverse de la promesse, \u00e9merge par le renversement du d\u00e9sir une autre passion, non moins absolue \u2014 passion qui ne l\u00e2che pas l\u2019Occident depuis vingt-cinq si\u00e8cles. Celle de conqu\u00e9rir cette ville-femme-plaie&#8230; de la poss\u00e9der. \u00bb (\u00ab Chant d\u2019outretombe \u00bb in <em>Passage des fronti\u00e8res<\/em>, autour du travail de Jacques Derrida, colloque de Cerisy, Galil\u00e9e, 1994, p. 228 (N.d.T.).<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"3\" id=\"2\">\n<li>Au sens am\u00e9ricain du terme (N.d.T.).<\/li>\n\n\n\n<li>En r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019expression de Gertrud Stein : \u00ab A rose is a rose is a rose \u00bb (N.d.T.).<\/li>\n\n\n\n<li>En fran\u00e7ais dans le texte (N.d.T.).<\/li>\n\n\n\n<li><em>Le Nom<\/em>, Michal Govrin, Hakiboutz Ha Meuchad. <em>The Name<\/em> dans la traduction anglaise, Riverhead Books, Penguin Putnam.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"7\" id=\"3\">\n<li>L\u2019expression fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une r\u00e9flexion de l\u2019auteur dans laquelle elle compare les victimes d\u2019attentats et de maltraitance aux femmes viol\u00e9es qui, devenues m\u00e8res des enfants de la violence, doivent s\u2019accommoder avec cette dichotomie extr\u00eame (N.d.T).<\/li>\n\n\n\n<li><em>Sacrifice, massacre et certitude, r\u00e9flexions sur le martyre, la religion et la fabrique du sens apr\u00e8s le 11 septembre.<\/em><\/li>\n\n\n\n<li>On trouvera un d\u00e9bat sur la radicalisation du terme en Iran et dans les enseignements de l\u2019ayatollah Khomeini dans : <em>Transnationalism, Feminism and Fundamentalism<\/em> de Minoo Moallem.<\/li>\n\n\n\n<li>Les Racines retrouv\u00e9es (N.d.T.).<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"11\" id=\"4\">\n<li><em>Snapshots<\/em>, <em>Hevzekim<\/em> (<em><strong><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/new.michalgovrin.com\/fr\/publications\/sur-le-vif\/\" data-type=\"publications\" data-id=\"5007\" target=\"_blank\">Sur Le Vif<\/a><\/strong><\/em>), \u00e0 para\u00eetre dans sa traduction anglaise chez Riverhead books, Penguin Putnam.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"featured_media":4595,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"categories":[13,12],"tags":[67,70,65,66,68],"class_list":["post-5562","m_essays","type-m_essays","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-13","category-12","tag-67","tag-70","tag-65","tag-66","tag-68"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays\/5562","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays"}],"about":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/m_essays"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4595"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5562"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5562"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5562"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}