{"id":5478,"date":"2022-11-09T11:46:15","date_gmt":"2022-11-09T11:46:15","guid":{"rendered":"https:\/\/new.michalgovrin.com\/?post_type=m_essays&#038;p=5478"},"modified":"2023-02-21T19:06:40","modified_gmt":"2023-02-21T19:06:40","slug":"la-responsabilite-du-souvenir-se-souvenir-avec-responsabilite","status":"publish","type":"m_essays","link":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/m_essays\/la-responsabilite-du-souvenir-se-souvenir-avec-responsabilite\/","title":{"rendered":"La responsabilit\u00e9 du souvenir \u2013 Se souvenir avec responsabilit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"554\" height=\"822\" src=\"https:\/\/new.michalgovrin.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5480\" srcset=\"https:\/\/michalgovrin.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image.png 554w, https:\/\/michalgovrin.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image-202x300.png 202w\" sizes=\"(max-width: 554px) 100vw, 554px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0La femme de Ioannina\u00a0\u00bb, cette photo que j&rsquo;ai vue, ne me quitte plus. Elle est entour\u00e9e de membres de la communaut\u00e9 juive, quelques instants \u00e0 peine avant leur d\u00e9portation vers les camps de la mort. Elle l\u00e8ve la t\u00eate et son visage r\u00e9v\u00e8le ses yeux implorants. En 2009, lors de la d\u00e9couverte de cette photo, Fani Ha\u00efm a \u00e9t\u00e9 reconnue par sa petite fille. Fani Ha\u00efm, rescap\u00e9e d&rsquo;Auschwitz, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 2008. Le regard sadique de l&rsquo;officier S.S. qui l&rsquo;a cern\u00e9e derri\u00e8re sa cam\u00e9ra marque l&rsquo;exclusion de Fanny et des Juifs de Ioannina de la famille des humains et leur rejet comme des d\u00e9chets qu&rsquo;il faut \u00e9liminer. Mais, Fani Ha\u00efm, \u00e0 travers la photo, ses yeux emplis d&rsquo;humanit\u00e9, perce la lentille r\u00e9ificatrice de l&rsquo;officier nazi. Elle nous attire vers elle et nous nous joignons tous ensemble \u00e0 son destin tandis qu&rsquo;elle ne cesse de nous dire et redire : souvenez-vous \u2013 et que ce souvenir devienne l&rsquo;outil de r\u00e9sistance contre l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;homme et un symbole de respect pour l\u2019humain.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Soixante-dix ans apr\u00e8s la <em>Shoah<\/em>, face \u00e0 la disparition progressive de la g\u00e9n\u00e9ration des survivants qui portent en eux la marque de l&rsquo;horreur, la question se pose \u2013 comment pourrons-nous transmettre la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> \u00e0 ceux qui n&rsquo;y \u00e9taient pas, aux g\u00e9n\u00e9rations futures ? Quel sera le contenu de la transmission de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> au cours des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir ?<\/p>\n\n\n\n<p>Plus de soixante-dix ans plus tard, il semblerait que la monstrueuse le\u00e7on de la <em>Shoah<\/em> n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9e. Bien que profond\u00e9ment forg\u00e9 dans la terminologie, le mot \u00ab\u00a0G\u00e9nocide\u00a0\u00bb n&rsquo;a pas emp\u00each\u00e9 l&rsquo;\u00e9limination des peuples face \u00e0 un monde qui se tait. La fondation de l&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;Isra\u00ebl a chang\u00e9 d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre le destin du peuple juif qui n&rsquo;est plus une minorit\u00e9 affaiblie et pers\u00e9cut\u00e9e mais une nation qui d\u00e9fend son existence et d\u00e9tient l&rsquo;une des arm\u00e9es les plus puissantes du monde. Mais le s\u00e9isme qui a men\u00e9 \u00e0 la destruction du tiers du peuple juif et a secou\u00e9 de la mani\u00e8re la plus absolue tous les fondements de la soci\u00e9t\u00e9, n&rsquo;a pas abouti \u00e0 une prise de conscience radicale sur le plan individuel et politique. Les aspirations n\u00e9es au lendemain de la guerre et visant \u00e0 poser un frein l\u00e9gal, p\u00e9dagogique et politique \u00e0 l&rsquo;aide des institutions de l&rsquo;ONU ainsi que la signature de Pactes en faveur des Droits de l&rsquo;homme et des r\u00e9fugi\u00e9s s&rsquo;\u00e9miettent sous nos yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Les soixante-dix ans qui ont succ\u00e9d\u00e9 la fin de la Seconde Guerre mondiale, r\u00e9v\u00e8lent que, malgr\u00e9 les nobles aspirations faisant suite \u00e0 la <em>Shoah<\/em>, cet \u00e9v\u00e8nement insens\u00e9 de l&rsquo;an\u00e9antissement de l&rsquo;Homme et de la culture, cette monstruosit\u00e9 magistrale, n&rsquo;a pas choqu\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9. La m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> n&rsquo;a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 aucun <em>TIKOUN<\/em> ou repentir au sein des hommes et de la soci\u00e9t\u00e9 et n&rsquo;a pas transform\u00e9 le monde une fois pour toutes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"qoute\">Au c\u0153ur de la <em>Shoah<\/em>, les Juifs ne se consid\u00e9raient pas comme des martyrs et leurs souffrances et leur mort ne symbolisaient pas un t\u00e9moignage de sacralit\u00e9. Au contraire, face \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement, ils ont lutt\u00e9 pour leur \u00e2me et leur vie, sous toute forme de r\u00e9sistance physique et spirituelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les survivants qui portaient en eux le devoir de transmettre la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> se sont exprim\u00e9s de fa\u00e7on virulente : \u00ab\u00a0Nous, la g\u00e9n\u00e9ration des rescap\u00e9s de la <em>Shoah<\/em>, sommes en voie de disparition. Dans quelques ann\u00e9es \u00e0 peine, il n&rsquo;y aura plus personne sur terre qui pourra t\u00e9moigner et dire : \u00ab\u00a0je me souviens de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 pendant la <em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0. Il ne restera que les m\u00e9moires \u00e9crites et des travaux de recherches, des photos, des films et les documents de t\u00e9moignage des survivants. C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que la m\u00e9moire de la Shoah deviendra, non plus un destin forc\u00e9 grav\u00e9 dans notre chair et \u00e2me mais une destin\u00e9e historique dont les g\u00e9n\u00e9rations futures devront assumer la t\u00e2che d&rsquo;y infuser contenu et substance\u00a0\u00bb.<sup><a href=\"#1\">1<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Je commencerai par un aveu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Lors de son arriv\u00e9e en Isra\u00ebl, ma m\u00e8re, Rina Govrin (Regina-Rega Pauser-Laub), a choisi de passer une intervention chirurgicale destin\u00e9e \u00e0 \u00e9radiquer de son bras le num\u00e9ro tatou\u00e9 \u00e0 Auschwitz. Lors de ma petite enfance, je \u00ab\u00a0ne savais pas\u00a0\u00bb que ma m\u00e8re \u00ab\u00a0avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la <em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0, qu&rsquo;elle avait surv\u00e9cu les Aktion au ghetto de Cracovie et les camps de Plashow, d&rsquo;Auschwitz et de Birkenau, la marche de la mort et le camp de Bergen Belsen; qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9termination d&rsquo;un groupe de dix femmes qui avaient choisi le surnom de Zehnerschaft. Elle, ma m\u00e8re, seule non pratiquante au sein de neuf femmes ultra-orthodoxes : elle n&rsquo;a jamais racont\u00e9 l&rsquo;assassinat de son premier mari ou sa course effr\u00e9n\u00e9e derri\u00e8re le camion contenant les enfants de la Kinderheim de Plashow, dont son fils \u00e2g\u00e9 de huit ans, en route vers les chambres \u00e0 gaz. J&rsquo;ignorais \u00e9galement le fait qu&rsquo;apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, elle \u00e9tait devenue le commandant en chef de la Berih&rsquo;ah, dans la zone britannique d&rsquo;Allemagne, et responsable du transfert clandestin de trente mille d\u00e9racin\u00e9s en route vers la Palestine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re a gard\u00e9 le silence. Cependant, elle m&rsquo;a transmis les entailles de son histoire, elles sont grav\u00e9es en moi. De vagues images d&rsquo;enfance, les contours de l&rsquo;horreur et de la lutte, de la faiblesse et de la culpabilit\u00e9, la force de survie et d&rsquo;<em>Eros<\/em> : des zones de pr\u00e9-m\u00e9moire enracin\u00e9s au plus profond de la conscience, l&rsquo;histoire, le mythe.<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt ans apr\u00e8s sa mort, je ne pouvais plus m&rsquo;esquiver, je me devais de raconter le souvenir enfoui, \u00ab\u00a0me souvenir\u00a0\u00bb de ce que je ne n&rsquo;avais jamais v\u00e9cu. Les longues ann\u00e9es de d\u00e9ni, d&rsquo;une question contourn\u00e9e, la mise \u00e0 nu des entailles. J&rsquo;ai essay\u00e9 de cerner la m\u00e9moire de maman dans les labyrinthes de la pens\u00e9e des femmes ayant surv\u00e9cu \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et qui \u00e9taient encore en vie, ainsi que dans les diverses archives, ou au cours d&rsquo;un entretien avec le procureur allemand dans l&rsquo;affaire de Hanovre o\u00f9 ma m\u00e8re a t\u00e9moign\u00e9 contre l&rsquo;un des officiers du ghetto de Cracovie, ou bien dans un rapport d\u00e9pos\u00e9 au mus\u00e9e de la Haganah. Ce rapport relatait son activit\u00e9 et son r\u00f4le-cl\u00e9 au cours de la Berih&rsquo;ah, fait que j&rsquo;ai d\u00e9couvert gr\u00e2ce \u00e0 une insignifiante note de bas de page dans un livre d&rsquo;\u00e9tude. J&rsquo;ai \u00e9galement retrouv\u00e9 des bribes du pass\u00e9 lors d&rsquo;une rencontre inattendue avec la femme qui avait \u00e9t\u00e9, au ghetto de Cracovie, l&rsquo;institutrice de la maternelle du fils de ma m\u00e8re, mon fr\u00e8re, qui a \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9. Des fragments, comme ces&nbsp; lambeaux de tissus corporels recueillis sur le site meurtrier d&rsquo;un attentat terroriste et qui redessinent les personnes, les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ensuite ? La question : ces m\u00eames d\u00e9tails bouleversants, refl\u00e8tent-ils l&rsquo;histoire de ma m\u00e8re ? Est-ce que la connaissance constitue une r\u00e9alit\u00e9 ? La transmission de la m\u00e9moire signifie-t-elle l&rsquo;acquisition de la connaissance ? Et quel est le \u00ab\u00a0souvenir\u00a0\u00bb de quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0-bas ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Quelle est l&rsquo;origine de cette impulsion forc\u00e9e, transmettre l&rsquo;histoire &#8211; s&rsquo;agit-il d&rsquo;un devoir, d&rsquo;une obligation ? Transmettre \u00e0 qui ? Toucher le pass\u00e9 ? Le pr\u00e9sent ? Et de quelles mani\u00e8res peut-on formuler, \u00e9crire la transmission de la m\u00e9moire, individuelle, collective ?<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les bribes d&rsquo;information, la fiction se pr\u00e9sente, forc\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9lan d&rsquo;imagination est essentiel pour l&rsquo;historien ou pour toute personne, afin de rapi\u00e9cer une histoire tiss\u00e9e d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements et d&rsquo;une chronologie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le groupe \u00ab\u00a0transmission de la m\u00e9moire et de la fiction\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 la transmission de l&rsquo;histoire m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e, j&rsquo;ai compris que ce que j&rsquo;ai v\u00e9cu, tel le secret le plus intime, le plus personnel et le plus enfoui de ma vie, le secret qui a marqu\u00e9 le lien entre ma m\u00e8re et moi, ressemblait, de mani\u00e8re bouleversante, au v\u00e9cu de bien d&rsquo;autres. D\u00e8s lors, l&rsquo;histoire personnelle n&rsquo;est plus individuelle mais collective. Ainsi, la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> est constitu\u00e9e d&rsquo;une multiplicit\u00e9 de voix. Il serait d\u00e8s lors impossible de cerner ses contours \u00e0 moins d&rsquo;\u00e9couter bien d&rsquo;autres voix encore.<\/p>\n\n\n\n<p>En 2011, je me suis adress\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Institut Van Leer \u00e0 J\u00e9rusalem en vue de fonder un groupe de recherche aux voix multiples et aux vues diverses : un groupe qui \u00e9tudierait la question, qu&rsquo;est-ce que la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, et non moindre, comment est-elle transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration et quel est son r\u00f4le. J&rsquo;ai appel\u00e9 ce d\u00e9bat \u00ab\u00a0Transmission de la m\u00e9moire et fiction\u00a0\u00bb \u00e9tant consciente du fait qu&rsquo;au-del\u00e0 du savoir, il y a toujours une fiction qui relie entre ce m\u00eame savoir et l&rsquo;histoire, l\u2019image de la conscience et le souvenir individuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le groupe \u00e9tait constitu\u00e9 d&rsquo;artistes, de chercheurs, de conservateurs de mus\u00e9es, d&rsquo;historiens, de sp\u00e9cialistes dans la recherche du cerveau, et de psychanalystes, descendants de trois g\u00e9n\u00e9rations, d&rsquo;origine et d&rsquo;un background diff\u00e9rent. Pendant trois ans, nous avons explor\u00e9 ensemble la question de la transmission da la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>. Ce discours pluri-vocal nous a permis d&rsquo;examiner de fa\u00e7on critique et sous divers angles, de quelle mani\u00e8re la m\u00e9moire avait \u00e9t\u00e9 transmise jusque-l\u00e0. Mais, le travail du groupe ne s&rsquo;est pas limit\u00e9 \u00e0 la sp\u00e9cialisation des membres car, exceptionnellement, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la recherche scientifique traditionnelle, le travail du groupe a encourag\u00e9 la mise en place d&rsquo;une plateforme pour des entretiens personnels ax\u00e9s sur la m\u00e9moire intime de chaque membre du groupe et l&rsquo;impact complexe de ce souvenir dans la vie et la cr\u00e9ation de chacun. Ce d\u00e9bat, innovant, dans sa mani\u00e8re de relier la conscience collective et le ressentiment individuel, d&rsquo;une part, et la recherche scientifique et artistique, d&rsquo;autre part, a abouti sur des conclusions essentielles.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Entre la m\u00e9moire individuelle et la m\u00e9moire collective<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La Seconde Guerre mondiale, et la <em>Shoah<\/em>\u00a0en son sein, ont marqu\u00e9 un traumatisme dont l&rsquo;ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 a radicalement d\u00e9tourn\u00e9 le destin de dizaines de millions de personnes, ainsi que la destin\u00e9e d&rsquo;\u00c9tats et d&rsquo;ethnies. Il est vrai que sous les amas de d\u00e9combres, s&rsquo;\u00e9rigent des villes florissantes, les champs de la mort et les fosses communes ont \u00e9t\u00e9 recouverts de champs fertiles, mais les s\u00e9quelles profondes persistent. Les g\u00e9n\u00e9rations n\u00e9es apr\u00e8s ce d\u00e9chirement portent en elles les traces au niveau des individus, des nations, des groupes ethniques et des \u00c9tats, et ces m\u00eames s\u00e9quelles se r\u00e9percutent directement ou indirectement, ouvertement ou non. La blessure saignante des survivants a \u00e9t\u00e9 recouverte d&rsquo;une cro\u00fbte qui a estomp\u00e9 quelque peu la douleur et leur a permis de continuer \u00e0 vivre, de se reconstruire et d&rsquo;avoir des enfants. Mais, chaque nouveau choc risque de rouvrir la plaie jusqu&rsquo;au sang. Le traumatisme individuel renferme des r\u00e9sidus impossibles \u00e0 enfermer dans une formule ou un concept et les chercheurs en mati\u00e8re de cerveau, du psychisme et de la culture sont pr\u00e9occup\u00e9s par les manifestations tenaces de ces m\u00eames r\u00e9sidus traumatiques.<sup><a href=\"#1\">2<\/a><\/sup> Mais compar\u00e9e aux chim\u00e8res de la m\u00e9moire individuelle, la m\u00e9moire collective est reconstitu\u00e9e en fonction de divers int\u00e9r\u00eats. Et selon les mots de Saul Friedlander :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>La transmission d&rsquo;un traumatisme individuel se produit g\u00e9n\u00e9ralement dans un champ affectif relativement ferm\u00e9, celui du parent et de l&rsquo;enfant essentiellement, tandis que la transmission du traumatisme collectif r\u00e9pond \u00e0 une dynamique tr\u00e8s diff\u00e9rente, enti\u00e8rement d\u00e9pendante de la fonction sociale qu&rsquo;elle remplit. Cette fonction sociale viserait, entre autres, le renforcement de la coh\u00e9sion nationale ou religieuse, ou, servirait \u00e0 nourrir la ferveur d&rsquo;un mouvement partisan, etc. Cette transmission collective dure jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aboutissement de sa mission. Elle disparait lorsque la vis\u00e9e en question perd de son importance. Si, au niveau individuel, la m\u00e9moire d&rsquo;un traumatisme transmis peine \u00e0 trouver une solution mais tend plut\u00f4t \u00e0 dispara\u00eetre avec le temps, sur le plan collectif, le traumatisme est surtout int\u00e9gr\u00e9 dans un narratif plus large et coh\u00e9rent, et donc transform\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;un r\u00e9cit n\u00e9gatif et incompr\u00e9hensible afin d&rsquo;alimenter un mandat positif et stimulant pour la communaut\u00e9.<sup><a href=\"#2\">3<\/a><\/sup><\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le fa\u00e7onnage collectif de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, a d\u00e9but\u00e9 imm\u00e9diatement \u00e0 la fin de la guerre, pour servir les besoins id\u00e9ologiques changeants de la soci\u00e9t\u00e9 ou des \u00c9tats qui l&rsquo;ont sculpt\u00e9 selon les \u00e9poques et les lieux en question. Dans chaque secteur et contexte \u2013 la\u00efc, religieux ou orthodoxe, en Isra\u00ebl ou en Diaspora, en temps de guerre et en temps de paix, la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> prenait une forme mythologique diff\u00e9rente. Et ainsi le mythe national de \u00ab\u00a0la destruction \u00e0 la renaissance\u00a0\u00bb devient \u00ab\u00a0la <em>shoah<\/em>\u00a0et l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme\u00a0\u00bb, jusqu&rsquo;\u00e0 relier la <em>Shoah<\/em> au discours politique ax\u00e9 sur la menace nucl\u00e9aire contre l&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;Isra\u00ebl \u2013 tout en pr\u00e9servant le traumatisme et la victimisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"qoute\">La d\u00e9claration \u00ab N&rsquo;oubliez pas que vous \u00e9tiez esclave en \u00c9gypte \u00bb \u00e9tablit, pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir, des lois sociales visant \u00e0 prot\u00e9ger les plus faibles. Shabbat est le jour o\u00f9 tout individu est en droit de se lib\u00e9rer du fardeau du travail et de faire une pause \u00ab\u00a0pour se rem\u00e9morer la sortie d&rsquo;\u00c9gypte\u00a0\u00bb \u2013 y compris l&rsquo;esclave et la servante ou l&rsquo;\u00e9tranger \u00e0 vos portes et, aussi, la b\u00eate de travail. La lutte hebdomadaire contre l&rsquo;esclavage a donn\u00e9 naissance au jour de repos que le juda\u00efsme a offert \u00e0 la civilisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus de soixante-dix ans apr\u00e8s la fin de la Seconde Guerre mondiale, la transmission de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> est essentiellement moul\u00e9e dans le traumatisme : son d\u00e9c\u00e8lement, sa description, sa documentation et sa transmission aux g\u00e9n\u00e9rations ult\u00e9rieures. On a tendance \u00e0 concevoir la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> comme le souvenir soud\u00e9 de l&rsquo;extermination : la pr\u00e9servation d&rsquo;une plaie ouverte. De m\u00eame, la m\u00e9moire du traumatisme de la <em>Shoah<\/em> est ancr\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne et la br\u00fblure est transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Les conclusions morales sont \u00e9galement fond\u00e9es pour la plupart sur un effort destin\u00e9 \u00e0 s&rsquo;exposer pour revivre le traumatisme. Mais ce traumatisme qui se r\u00e9p\u00e8te, bouleverse une r\u00e9habilitation fragile et le bless\u00e9 revit, une fois de plus, les r\u00e9actions paralysantes caus\u00e9es par le saignement de la plaie. Ainsi, pour relever la soci\u00e9t\u00e9 jud\u00e9o-isra\u00e9lienne des s\u00e9quelles des blessures de la <em>Shoah<\/em>, sa m\u00e9moire ne devrait plus se perp\u00e9tuer en se fondant sur la pr\u00e9servation et la transmission du traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, comment peut-on garder l&rsquo;image de l&rsquo;humain au c\u0153ur de la transmission du souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e8nement dont le noyau est l&rsquo;extermination de l&rsquo;homme ? Et comment d\u00e9passer le cap de la transmission de la m\u00e9moire tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 pour en faire un engagement pr\u00e9sent ? Ou, en d&rsquo;autres mots, comment, apr\u00e8s soixante-dix ans, pourrait-on transformer la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> pour qu&rsquo;elle porte en elle \u00ab\u00a0la responsabilit\u00e9 du souvenir\u00a0\u00bb mais aussi ne pas oublier de \u00ab\u00a0se souvenir avec responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les divers angles de la m\u00e9moire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 la pens\u00e9e courante qui condense la m\u00e9moire de la Shoah en un seul message collectif et pr\u00e9-formul\u00e9, nous avons d\u00e9montr\u00e9, dans notre travail de groupe, et ce, \u00e0 base d&rsquo;une approche radicalement diff\u00e9rente, \u00e0 quel point notre m\u00e9moire individuelle r\u00e9sulte d&rsquo;un choix personnel \u00e0 multiples facettes et divers modes d&rsquo;expression et dans quelle mesure il est essentiel de pr\u00e9server la voix de l&rsquo;individu dans la m\u00e9moire collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Les nombreuses facettes de la m\u00e9moire sont clairement pr\u00e9sentes au sein de la g\u00e9n\u00e9ration des survivants \u2013 et tel que r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans le travail du groupe \u2013 \u00e9galement au sein des g\u00e9n\u00e9rations ult\u00e9rieures. Le groupe a accueilli trois survivants \u00e9minents, qui ont racont\u00e9, chacun \u00e0 son tour, comment ils ont choisi de fa\u00e7onner leur m\u00e9moire personnelle et professionnelle. L&rsquo;historien Saul Friedlander a soulign\u00e9 la voix et le t\u00e9moignage individuels, un concept qui lui a permis de g\u00e9n\u00e9rer un changement m\u00e9thodologique dans l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;histoire de la <em>Shoah<\/em>. L&rsquo;historien Dov Kulka, qui, enfant, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9 avec ses parents de Theresienstadt vers le camp des familles \u00e0 Auschwitz, porte en lui la m\u00e9moire de la r\u00e9v\u00e9lation de la domination du Mal dans le monde. L&rsquo;\u00e9crivain Aharon Appelfeld, devenu orphelin \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de huit ans, et ayant surv\u00e9cu tout seul, a plac\u00e9 l&rsquo;amour au c\u0153ur de sa <em>Shoah<\/em> personnelle.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>Les souvenirs de la guerre, la Seconde Guerre mondiale&#8230; J&rsquo;esp\u00e8re que \u00e7a ne vous surprend pas&#8230; Pour moi, ces souvenirs sont li\u00e9s \u00e0 beaucoup d&rsquo;amour. Un amour infini. Vivre dans le ghetto et voir comment les m\u00e8res prot\u00e8gent leurs enfants, comment les parents, les m\u00e8res, se privent de nourriture uniquement pour nourrir les enfants, les adolescents qui accompagnent leurs parents pour ne pas les laisser seuls, pour les prot\u00e9ger jusqu&rsquo;au dernier moment. Lorsque je me pose la question \u2013 d&rsquo;o\u00f9 je puise la force d&rsquo;\u00e9crire \u2013 la r\u00e9ponse ne repose pas sur les sc\u00e8nes d&rsquo;horreur mais s&rsquo;inspire plut\u00f4t des manifestations d&rsquo;amour qui existaient partout. Mon monde n&rsquo;est pas ancr\u00e9 dans l&rsquo;image du bourreau, ni du mal irr\u00e9parable, du mal infini. Je suis rest\u00e9 parmi les humains et je les ai aim\u00e9s.<sup><a href=\"#3\">4<\/a><\/sup><\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les propos d&rsquo;Aharon Appelfeld sont devenus notre point de rep\u00e8re lors de la conception du \u00ab\u00a0cercle de m\u00e9moire en souvenir de la <em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0, sous forme d&rsquo;une m\u00e9moire qui c\u00e8de la place d&rsquo;honneur \u00e0 l&rsquo;humain et s&rsquo;inspire de la tradition de la m\u00e9moire juive. Mais avant d&rsquo;aborder ce point, je toucherai le sujet concernant les formes actuelles de la comm\u00e9moration.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mod\u00e8les du m\u00e9morial chr\u00e9tien de l&rsquo;Holocauste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un fait rarement abord\u00e9, mais qui s&rsquo;est d\u00e9marqu\u00e9 dans nos travaux sur la conception de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, montre que de nos jours, la m\u00e9moire est essentiellement formul\u00e9e \u00e0 travers la conscience occidentale qui est ax\u00e9e sur le sacrifice et la souffrance. Pour commencer, le terme de l'\u00a0\u00bbHolocauste\u00a0\u00bb \u2013 un terme latin signifiant \u00ab\u00a0sacrifice consum\u00e9 par le feu\u00a0\u00bb \u2013 est mentionn\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par Andr\u00e9 Mauriac dans sa pr\u00e9face au livre d&rsquo;Elie Wiesel, \u00ab\u00a0La nuit\u00a0\u00bb. Plus tard, Claude Lanzmann, r\u00e9alisateur du film \u00ab\u00a0<em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0, a men\u00e9 une bataille virulente pour remplacer le terme \u00ab\u00a0Holocauste\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0<em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0. Le terme de la <em>Shoah<\/em> d\u00e9voile la divergence fondamentale entre le juda\u00efsme et le christianisme \u2013 entre l&rsquo;abolition de la victime et son retour ; entre le narratif biblique, selon lequel le couteau a \u00e9t\u00e9 mis de c\u00f4t\u00e9 et Abraham n&rsquo;a pas sacrifi\u00e9 son fils, et l&rsquo;histoire de la crucifixion de J\u00e9sus, selon laquelle Dieu a sacrifi\u00e9 son Fils. Le supplice et la mort de J\u00e9sus sont le t\u00e9moignage de la saintet\u00e9 (Martyre, au sens \u00e9tymologique), et selon la foi chr\u00e9tienne, ils ont le pouvoir d&rsquo;expier les p\u00e9ch\u00e9s des fid\u00e8les. Cette signification attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Holocauste trouve son reflet radical dans les propos du Cardinal de Lyon : \u00ab\u00a0La mort d&rsquo;un million et demi d&rsquo;enfants juifs purifie nos pri\u00e8res\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les Juifs pi\u00e9g\u00e9s dans l&rsquo;appareil d&rsquo;extermination nazie disposaient de sch\u00e9mas mythiques oppos\u00e9s \u00e0 ceux de leurs meurtriers. Ils ont lutt\u00e9 non pas pour la sacralit\u00e9 de la mort mais pour la sanctification de la vie. Selon le Rabbin Yitzhak Nissenboim, qui a p\u00e9ri dans le ghetto de Varsovie : \u00ab\u00a0C&rsquo;est un moment de sanctification de la vie et non la sanctification de Dieu dans la mort. Avant, nos ennemis exigeaient notre \u00e2me, et le Juif sacrifiait son corps pour la sanctification de Dieu. Maintenant, le meurtrier exige le corps juif, et il est du devoir des Juifs de prot\u00e9ger leur corps, de pr\u00e9server leur vie\u00a0\u00bb. Au c\u0153ur de la <em>Shoah<\/em>, les Juifs ne se consid\u00e9raient pas comme des martyrs et leurs souffrances et leur mort ne symbolisaient pas un t\u00e9moignage de sacralit\u00e9. Au contraire, face \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement, ils ont lutt\u00e9 pour leur \u00e2me et leur vie, sous toute forme de r\u00e9sistance physique et spirituelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la plupart des sites comm\u00e9moratifs de la <em>Shoah<\/em>\u00a0accordent une place centrale au syst\u00e8me d&rsquo;extermination nazie et \u00e0 la souffrance des victimes. Le mus\u00e9e d&rsquo;Auschwitz exhibe en d\u00e9tail le m\u00e9canisme de la mort, et non la lutte des prisonniers contre l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;homme. Cette expression de la m\u00e9moire renforce et perp\u00e9tue les terreurs du Mal \u00e9galement, les maintient et les reproduit. Le nazisme et ses m\u00e9canismes rev\u00eatent une dimension monstrueuse et bouleversante qui susciterait fascination et admiration tandis qu&rsquo;elle \u00e9veille, de mani\u00e8re instinctive ces m\u00eames pouss\u00e9es, y compris chez ceux qui les redoutent. Pour leurs successeurs, tels les N\u00e9onazis et organisations terroristes, la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>\u00a0centr\u00e9e sur la repr\u00e9sentation des victimes et la force du Mal devient une source prolifique d&rsquo;inspiration perverse.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>La conception de la <em>Shoah<\/em>\u00a0selon le sch\u00e9ma du mythe chr\u00e9tien comporterait \u00e9galement un facteur politique, car le mythe est profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la culture et il d\u00e9passe toute r\u00e9alit\u00e9.<sup><a href=\"#3\">5<\/a><\/sup> Ses m\u00e9canismes conscients ou cach\u00e9s agissent de mani\u00e8re violente et d\u00e9peignent la r\u00e9alit\u00e9 bas\u00e9e sur leur vocabulaire propre. Selon le mythe chr\u00e9tien, le r\u00f4le de la victime est attribu\u00e9 \u00e0 J\u00e9sus, et non pas aux Juifs. On leur a impos\u00e9 le r\u00f4le d&rsquo;infid\u00e8les qui trahissent la victime, J\u00e9sus, pour le livrer \u00e0 ceux qui l&rsquo;ont crucifi\u00e9. Ainsi, tandis que la <em>Shoah<\/em> s&rsquo;\u00e9loigne au fil du temps, le r\u00f4le de la victime initialement accord\u00e9 (ou impos\u00e9) aux Juifs qui ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s \u2013 ce qui a suscit\u00e9 de la sympathie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du jeune \u00c9tat d&rsquo;Isra\u00ebl \u2013 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9 du juif devenu un objet dissonant et octroy\u00e9 \u00e0 la victime palestinienne. Ainsi, le Juif, dans son incarnation isra\u00e9lienne, reprend son r\u00f4le traditionnel de sacrificateur (et cela sans sous-estimer la gravit\u00e9 du conflit et les dimensions de la souffrance, qui exigent des termes propres). Selon le sch\u00e9ma mythique rigide, le Juif-isra\u00e9lien redevient un sujet <em>ha\u00ef<\/em> et l&rsquo;objet d&rsquo;un nouvel antis\u00e9mitisme. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es nous d\u00e9montrent que dans la \u00ab\u00a0course\u00a0\u00bb pour l&rsquo;obtention du r\u00f4le aur\u00e9ol\u00e9 de la victime-offrande de la <em>Shoah<\/em>, les Europ\u00e9ens rev\u00eatent \u00e9galement le r\u00f4le de victimes et les propos r\u00e9cents du pr\u00e9sident polonais mentionnant les victimes polonaises et les \u00ab\u00a0bourreaux juifs\u00a0\u00bb en sont la preuve.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> sous forme de victime-offrande sacr\u00e9e s&rsquo;est \u00e9galement infiltr\u00e9e dans la m\u00e9moire jud\u00e9o-isra\u00e9lienne. Comme d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, lors des premi\u00e8res ann\u00e9es apr\u00e8s la <em>Shoah<\/em>, en pleine lutte pour la fondation et la mise en place de l&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;Isra\u00ebl, la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>\u00a0devenait \u00ab\u00a0<em>Shoah<\/em> et Renaissance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>Shoah<\/em> et H\u00e9ro\u00efsme\u00a0\u00bb (m\u00eame si initialement seul l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme des combattants arm\u00e9s des ghettos a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9). En ce temps, l&rsquo;usage du terme &lsquo;Holocauste&rsquo; servait d&rsquo;outil destin\u00e9 \u00e0 \u00e9veiller la conscience de l&rsquo;Occident chr\u00e9tien afin de b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un soutien politique, militaire et \u00e9conomique. Mais, au cours des ann\u00e9es ult\u00e9rieures, l&rsquo;aspect victimaire s&rsquo;est infiltr\u00e9 dans diverses expressions se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> pour justifier certaines lignes politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>\u00a0dans son aspect victimaire, contribue \u00e0 la scission de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, provoquant une lutte destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9finir \u00ab qui est la plus grande victime \u00bb, \u00ab qui fait partie \u00bb et \u00ab qui n&rsquo;en fait pas \u00bb. Cependant, la vis\u00e9e de l&rsquo;extermination a \u00e9t\u00e9 un destin commun qui a an\u00e9anti des communaut\u00e9s juives en Orient et en Occident et a menac\u00e9 de d\u00e9truire tout Juif o\u00f9 qu&rsquo;il soit \u2013 y compris les colons juifs en Eretz-Isra\u00ebl, les Juifs des pays arabes d\u00e9racin\u00e9s, puis les Juifs des Nations alli\u00e9es et de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, qui ont envoy\u00e9 un million de soldats au combat. Mais la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, dans son aspect victimaire, pr\u00e9serve le traumatisme et perp\u00e9tue les r\u00e9percussions \u00e0 long terme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M\u00e9moire active et transformative<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab\u00a0Cercle de M\u00e9moire\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Afin de proposer un nouveau format pour nous souvenir de la <em>Shoah<\/em>, dans le cadre du jour destin\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, nous nous sommes pos\u00e9 la question de savoir comment la m\u00e9moire deviendrait-elle une r\u00e9alit\u00e9 pour tous, un destin partag\u00e9 ? Comment fa\u00e7onner une m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> visant \u00e0 r\u00e9parer les traumatismes en vue d&rsquo;un engagement \u00e0 long terme pour la correction de l&rsquo;homme et de la soci\u00e9t\u00e9 ? Comment sertir au c\u0153ur de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>\u00a0non pas le Mal nazi, mais la lutte pour l&rsquo;image de l&rsquo;humain, m\u00eame au seuil de la mort ; non pas la sacralit\u00e9 de la victime, mais la r\u00e9v\u00e9lation de la grandeur humaine de ceux qui ont p\u00e9ri, des survivants et des Justes parmi les Nations ? Comment graver dans la m\u00e9moire la clart\u00e9 humaine au sein de l&rsquo;horreur, cette rare lueur qui rayonne dans des conditions <em>in vitro<\/em> extr\u00eames ? Nous voulions concevoir une m\u00e9moire active, un facteur qui favoriserait un changement int\u00e9rieur, un changement du monde, une m\u00e9moire qui attribuerait un r\u00f4le \u00e0 chacun. Nous avons cherch\u00e9 \u00e0 relier \u00ab la responsabilit\u00e9 du souvenir \u00bb avec l&rsquo;engagement de \u00ab\u00a0se souvenir avec responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons pens\u00e9 au <em>Seder<\/em> de Pessah et \u00e0 la fa\u00e7on de pr\u00e9server la m\u00e9moire de l&rsquo;esclavage en \u00c9gypte dans la tradition juive. La plupart des sch\u00e9mas actuels destin\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuer la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>\u00a0comportent des moments de recueillement, c\u00e9r\u00e9monies de comm\u00e9moration, projections de films, conf\u00e9rences. Et il y a aussi la narration poignante qui tend \u00e0 noyer l&rsquo;individu dans la foule et dans la passivit\u00e9. En revanche, lors du <em>S\u00e9der<\/em> de Pessah, tous les h\u00f4tes install\u00e9s autour de la table, du plus petit au plus grand, participent activement \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie. Chaque individu doit se consid\u00e9rer comme s&rsquo;il \u00ab\u00a0\u00e9tait sorti d&rsquo;\u00c9gypte\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, compar\u00e9 \u00e0 des sch\u00e9mas de comm\u00e9moration qui d\u00e9peignent ou reproduisent l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 face \u00e0 un public passif (telle la messe qui ressuscite le Christ \u00e0 travers les symboles du vin et de l&rsquo;hostie) la m\u00e9moire juive est un moment actif qui contemple le pass\u00e9 pour pouvoir agir au pr\u00e9sent. Ce n&rsquo;est pas une repr\u00e9sentation mais une transformation. Lors de l&rsquo;esclavage en \u00c9gypte et le d\u00e9cret de \u00ab tous les fils nouveau-n\u00e9s seront abattus \u00bb, le peuple juif \u00e9tait sur le point de disparaitre. En d\u00e9pit de cela, la m\u00e9moire de l&rsquo;\u00c9gypte ne constitue pas un transfert du traumatisme mais une lutte continue contre les facteurs de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement : l&rsquo;esclavage et la servitude, qui sont toujours pr\u00e9sents. La d\u00e9claration \u00ab N&rsquo;oubliez pas que vous \u00e9tiez esclave en \u00c9gypte \u00bb \u00e9tablit, pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir, des lois sociales visant \u00e0 prot\u00e9ger les plus faibles. Shabbat est le jour o\u00f9 tout individu est en droit de se lib\u00e9rer du fardeau du travail et de faire une pause \u00ab\u00a0pour se rem\u00e9morer la sortie d&rsquo;\u00c9gypte\u00a0\u00bb \u2013 y compris l&rsquo;esclave et la servante ou l&rsquo;\u00e9tranger \u00e0 vos portes et, aussi la b\u00eate de travail. La lutte hebdomadaire contre l&rsquo;esclavage a donn\u00e9 naissance au jour de repos que le juda\u00efsme a offert \u00e0 la civilisation. M\u00eame lors du d\u00eener du <em>Seder<\/em>, nous ne restituons pas les horreurs de l&rsquo;esclavage, et il ne reste plus que le symbole minime du <em>Maror<\/em> sur le plat de Pessah. Mais chaque ann\u00e9e, nous ne manquons pas de narrer la sortie d&rsquo;\u00c9gypte en tant qu&rsquo;esclaves &#8211; <em>\u00ab\u00a0Cette ann\u00e9e nous sommes esclaves\u00a0; l\u2019an prochain puissions-nous \u00eatre libres\u00a0\u00bb<\/em>. Ce n&rsquo;est que \u00ab\u00a0l&rsquo;ann\u00e9e prochaine\u00a0\u00bb, apr\u00e8s la lutte que nous aurons men\u00e9e contre l&rsquo;esclavage int\u00e9rieur \u2013 existentiel ou social, que nous deviendrons libres. Lors du <em>Seder<\/em> de Pessah, nous avons ordre non seulement de raconter la sortie d&rsquo;\u00c9gypte, mais aussi de quitter ici et maintenant l&rsquo;esclavage et se diriger vers la r\u00e9demption.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le \u00ab\u00a0Cercle de m\u00e9moire\u00a0\u00bb pour le Jour de la <em>Shoah<\/em> serait donc une sorte de \u00ab\u00a0Haggadah\u00a0\u00bb pour un \u00ab\u00a0<em>Seder<\/em> de la <em>Shoah<\/em>\u00ab\u00a0, qui depuis 2016 est diffus\u00e9 par l&rsquo;Institut Hartman aupr\u00e8s de milliers de participants depuis les \u00e9coles et les mouvements de jeunesse jusqu&rsquo;au lieux de travail ou au sein des familles<sup><a href=\"#3\">6<\/a><\/sup> Il s&rsquo;agit d&rsquo;un cercle de m\u00e9moire existentielle men\u00e9 par des participants actifs. La <em>Haggadah<\/em> comprend des lectures, des t\u00e9moignages, des d\u00e9bats, des pri\u00e8res et des chants ainsi que des moments de silence. Ce recueillement collectif devient une gerbe de voix qui comm\u00e9more la <em>Shoah<\/em>. Lorsque ce cercle de rassemblement est marqu\u00e9 d&rsquo;un t\u00e9moignage, les participant joignent leurs voix aux survivants et transmettent ainsi la m\u00e9moire de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Ce cercle de rassemblement nous invite, tous, \u00e0 participer \u00e0 la cr\u00e9ation de la m\u00e9moire vivante. Raconter notre histoire et l&rsquo;histoire de notre famille, allumer une bougie en m\u00e9moire de nos proches qui ont p\u00e9ri et prendre part active \u00e0 la lutte contre l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cercle de m\u00e9moire pour le jour de la <em>Shoah<\/em> est une c\u00e9r\u00e9monie qui se d\u00e9roule sur deux axes \u2013 du deuil vers l&rsquo;\u00e9veil, et de la responsabilit\u00e9 du souvenir vers la revendication de se souvenir avec responsabilit\u00e9. La suite des chapitres devient un processus actif, r\u00e9flexif et transformatif pour l&rsquo;individu et pour la communaut\u00e9 m\u00e9morielle qui s&rsquo;est form\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de la premi\u00e8re partie de ce \u00ab\u00a0rassemblement\u00a0\u00bb, bas\u00e9e sur la \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 du souvenir\u00a0\u00bb, les participants assument le principe \u00ab\u00a0rem\u00e9morons-nous m\u00eame si nous n&rsquo;y \u00e9tions pas, m\u00eame si nous n&rsquo;avons pas travers\u00e9 ou v\u00e9cu ces moments\u00a0\u00bb et m\u00eame \u00ab\u00a0si nous ne ressentons aucune appartenance\u00a0\u00bb. Le destin collectif qui a impos\u00e9 l&rsquo;extermination des Juifs devient au pr\u00e9sent un choix de participation. Au moment du \u00ab\u00a0Elle Ezkera\u00a0\u00bb (Ceux dont je me souviendrai), chaque participant mentionne les origines de sa famille de l&rsquo;Orient et de l&rsquo;Occident, d&rsquo;Europe et des pays arabes, et la vie juive avant la destruction. Lors de la lamentation, les participants \u00e9voquent la m\u00e9moire des morts et des survivants, lisent des t\u00e9moignages, chantent et chacun allume une bougie en m\u00e9moire de ses proches. Apr\u00e8s avoir cern\u00e9 le \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb, qui guette l&rsquo;individu et la soci\u00e9t\u00e9, hier et aujourd&rsquo;hui, le \u00ab cercle de rassemblement \u00bb se penche sur la lutte contre l&rsquo;an\u00e9antissement et l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;homme, dans toutes ses voies de r\u00e9sistance. C&rsquo;est le combat des individus et des groupes, des Juifs et des Justes parmi les Nations. Cette lutte met \u00e9galement en relief l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme du lendemain de la Guerre, le courage des survivants et des d\u00e9racin\u00e9s qui ont puis\u00e9 des forces pour se relever afin de construire une nouvelle vie : \u00ab\u00a0Et tu choisiras la vie\u00a0\u00bb. Leur contribution d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 la construction du pays est remarquable.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde partie du \u00ab\u00a0Cercle de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se souvenir avec responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb vise le pr\u00e9sent et l&rsquo;avenir: \u00ab\u00a0Et tu te souviendras que tu as \u00e9t\u00e9 un esclave\u00a0\u00bb. Les participants m\u00e8nent un d\u00e9bat ou une \u00e9tude sur les d\u00e9fis pos\u00e9s par la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;l&rsquo;individu, de la soci\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;Isra\u00ebl, du peuple juif et de tous les peuples au pr\u00e9sent, et ils d\u00e9cident d&rsquo;agir pour que la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> devienne un engagement. \u00c0 la fin du \u00ab\u00a0rassemblement\u00a0\u00bb, comme \u00e0 la fin de \u00ab\u00a0la Shiva\u00a0\u00bb, les participants confient aux autres cette exp\u00e9rience de se lever du deuil vers la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>La <em>Shoah<\/em> a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;an\u00e9antissement d&rsquo;autrui \u2013 de l&rsquo;autre \u2013 l&rsquo;\u00eatre humain aussi : six millions de Juifs, ainsi que, les handicap\u00e9s, les Tsiganes, les homosexuels, suivis des Slaves, des Russes, des Polonais et d&rsquo;autres qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9finis comme \u00e0 la marge de l&rsquo;illusion d\u00e9mente de la race sup\u00e9rieure. L&rsquo;extermination a commenc\u00e9 par l&rsquo;ostracisme, l&rsquo;humiliation, l&rsquo;effacement d&rsquo;identit\u00e9 et s&rsquo;est poursuivie avec le meurtre et l&rsquo;effacement de tout souvenir de ceux qui ont p\u00e9ri.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9mence meurtri\u00e8re de l&rsquo;an\u00e9antissement a pris au pi\u00e8ge des millions de victimes contraintes et r\u00e9duites \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;impuissance. Mais m\u00eame dans le filet de la mort et dans les roues de la machine assassine, les Juifs pris au pi\u00e8ge ont lutt\u00e9 autant que possible pour survivre. Ils ont men\u00e9 un combat f\u00e9roce pour leur survie physique, et se sont d\u00e9battus contre les m\u00e9canismes de l&rsquo;an\u00e9antissement, contre l&rsquo;effacement humain. Ils ont lutt\u00e9 pour pr\u00e9server leur dignit\u00e9 humaine, et ce, par tous les moyens : les r\u00e9seaux de r\u00e9sistance, les combats arm\u00e9s, r\u00e9seaux de secours et de passe, organisations d&rsquo;entraide et de soins m\u00e9dicaux, cr\u00e9ation d&rsquo;orphelinats et soutien jusqu&rsquo;\u00e0 la mort. Ils ont combattu pour pr\u00e9server leur dignit\u00e9 humaine par tous les modes d&rsquo;expression, que ce soit la r\u00e9daction de journaux intimes, le dessin ou la pri\u00e8re, et la capacit\u00e9 d&rsquo;offrir une tranche de pain \u00e0 autrui, tendre la main ou apporter leur soutien, m\u00eame au seuil de la mort.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de la lutte men\u00e9e par les Juifs, victimes par contrainte, pour la vie et l&rsquo;humanit\u00e9, un rayon de lumi\u00e8re \u00e9claire la monstruosit\u00e9 de la <em>Shoah<\/em>, la grandeur d&rsquo;\u00e2me exemplaire des Justes parmi les Nations \u2013 ceux qui, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la masse qui s&rsquo;est limit\u00e9e \u00e0 ne rien faire, ont risqu\u00e9 leur vie et celles de leurs proches. Ils ont sauv\u00e9 des vies. Issus de toutes les couches sociales, qu&rsquo;ils soient chr\u00e9tiens, musulmans ou de culte oriental, leurs actes de gr\u00e2ce et de courage \u00e9tait inspir\u00e9 pour chacun d&rsquo;eux des valeurs morales et humaines puis\u00e9es dans la religion et la culture de chacun d&rsquo;eux. Selon la tradition juive, leur \u0153uvre refl\u00e8te les mots \u00ab\u00a0qui sauve une vie, sauve le monde entier\u00a0\u00bb. Contrairement \u00e0 Ca\u00efn qui se d\u00e9charge de la responsabilit\u00e9 du meurtre de son fr\u00e8re Abel, \u00ab\u00a0Suis-je le gardien de mon fr\u00e8re ?\u00a0\u00bb ils diraient, \u00ab\u00a0Je suis le gardien de mon fr\u00e8re !\u00a0\u00bb. L&rsquo;exemplarit\u00e9 des Justes parmi les Nations offre une opportunit\u00e9 unique pour la formulation d&rsquo;une \u00e9thique humaine comportant les perspectives, les sensibilit\u00e9s et le fondement mythique des trois religions monoth\u00e9istes et des autres cultures du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le c\u0153ur de la m\u00e9moire nous invite \u00e0 renforcer la lutte de l&rsquo;humain face aux tentatives visant \u00e0 l&rsquo;effacer et insuffler de la lumi\u00e8re dans la flamme de nos vies.<\/p>\n\n\n\n<p>Esp\u00e9rons que le jour de la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em>, ou la Journ\u00e9e internationale de l&rsquo;Holocauste, deviennent la \u00ab\u00a0Journ\u00e9e de la <em>Shoah<\/em>\u00a0et de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb, destin\u00e9e \u00e0 marquer la lutte pour la protection de l&rsquo;homme et de l&rsquo;humain face aux tentatives de l&rsquo;exterminer. Esp\u00e9rons pouvoir transformer la responsabilit\u00e9 du souvenir, en un engagement de se souvenir avec responsabilit\u00e9. Afin que la m\u00e9moire de la <em>Shoah<\/em> devienne un combat pr\u00e9sent dans le temps et l&rsquo;espace, \u00e0 l&rsquo;encontre du nazisme, du fascisme et du Mal sous toutes ses formes, jadis et aujourd&rsquo;hui. La Journ\u00e9e de la <em>Shoah<\/em>\u00a0et de l&rsquo;Homme pourrait, ici et maintenant, lors de moments de crises ou de d\u00e9tresse, de l&rsquo;individu ou de la soci\u00e9t\u00e9, devenir un point de r\u00e9f\u00e9rence dans la lutte pour la dignit\u00e9 de l&rsquo;homme quel qu&rsquo;il soit.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Le visage sur\u00e9lev\u00e9 de Fanny Haim, sur la place des d\u00e9portations de Ioanina, nous le demande.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>note: <\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" id=\"1\">\n<li class=\"1\">Extrait de \u00ab\u00a0Minshar Hanitzolim\u00a0\u00bb [Le manifeste des survivants], \u00e9crit par Tzvi Gil, Raoul Teitelbaum, le professeur Israel Gutman, et le Pr\u00e9sident de Yad-Vashem, Avner Shalev, Yad Vashem, 2002.<\/li>\n\n\n\n<li>La psychanalyste Yolanda Gampel, membre du groupe de discussion, a tenu \u00e0 souligner les limites du terme \u00ab\u00a0traumatisme\u00a0\u00bb \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement li\u00e9 \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement personnel, unique et hors du commun \u2013 par rapport \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement qui embrasse des millions de personnes pendant des ann\u00e9es et qui, pour les survivants, a effac\u00e9 le monde qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 y compris des points de rep\u00e8res qui seraient destin\u00e9s \u00e0 la r\u00e9habilitation. Elle a \u00e9galement propos\u00e9 l&rsquo;image des retomb\u00e9es radioactives pour le d\u00e9chirement caus\u00e9 par la <em>Shoah<\/em>.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"3\" id=\"2\">\n<li>Conf\u00e9rence Institut Van Leer.<br>Le neuropsychologue Eli Vakil, a expliqu\u00e9 l&rsquo;importance de l&rsquo;oubli pour attribuer un sens \u00e0 un traumatisme, tant au niveau personnel qu&rsquo;au niveau collectif :<br>\u00ab\u00a0Depuis mon adh\u00e9sion \u00e0 ce groupe de discussion sur la m\u00e9moire et la fiction dans le contexte de la <em>Shoah<\/em>, j&rsquo;ai beaucoup pens\u00e9 au r\u00f4le de l&rsquo;oubli par rapport \u00e0 l&rsquo;Holocauste. Selon des recherches r\u00e9centes, les individus dot\u00e9s d&rsquo;une m\u00e9moire absolue ne sont pas \u00e0 envier. Il s&rsquo;agirait d&rsquo;une lacune c\u00e9r\u00e9brale. Un exemple : lorsque vous mentionnez une date \u00e0 un individu et il vous dit de quel jour il s&rsquo;agit, et vous relate en d\u00e9tail ce qu&rsquo;il a fait lors de ce m\u00eame jour, comme si cela s&rsquo;est pass\u00e9 aujourd&rsquo;hui ou hier. Nous aurions tendance \u00e0 les envier mais loin de l\u00e0, ces personnes souffrent profond\u00e9ment et il est impossible de fonctionner dans ces conditions.<br>Par cons\u00e9quent, en nous consid\u00e9rant ainsi, en tant que nation, et non en tant qu&rsquo;individus, si nous nous limitons \u00e0 pr\u00e9server et \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter tous les d\u00e9tails, nous aurons du mal \u00e0 fonctionner. Nous devons nous rappeler de ces d\u00e9tails, mais ils doivent se trouver en arri\u00e8re-pens\u00e9e, pour en extraire les significations et d\u00e9passer les souvenirs extr\u00eamement sp\u00e9cifiques. Il faudrait comprendre que se souvenir, ce n&rsquo;est pas seulement savoir ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 mais avoir une vue d&rsquo;ensemble, se dire, tiens, qu&rsquo;est-ce que cela signifie pour moi maintenant ? Plus que la compr\u00e9hension des \u00e9v\u00e8nements affectant un endroit ou une communaut\u00e9, il faudrait saisir le d\u00e9roulement. Qu&rsquo;est ce qui a motiv\u00e9 un peuple dans sa volont\u00e9 d&rsquo;an\u00e9antir un autre peuple ou d&rsquo;autres peuples ? En consid\u00e9rant cela en termes pr\u00e9sents, ici et maintenant. Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a signifie pour moi en tant qu&rsquo;Isra\u00e9lien, en tant que personne qui vit dans un \u00c9tat souverain et ind\u00e9pendant, fort et puissant, dans un pays o\u00f9 il y a des gens, des minorit\u00e9s, des personnes autres ? C&rsquo;est une mani\u00e8re de se relever du pass\u00e9 et de le transf\u00e9rer ainsi que sa signification vers notre pr\u00e9sent actuel. C&rsquo;est ce que j&rsquo;en retire\u00a0\u00bb (Exposition \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce la m\u00e9moire Soixante-dix ans apr\u00e8s, Institut Van Leer, 2015).<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"4\" id=\"3\">\n<li class=\"3\">Mots prononc\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Institut Van Leer.<\/li>\n\n\n\n<li>Voir encore : Michal Govrin, <em>Martyres et survivant, R\u00e9flexion sur la dimension mythique de la \u00ab\u00a0guerre pour l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb<\/em> in : Les Temps Modernes, No 624.<\/li>\n\n\n\n<li>Une version en fran\u00e7ais est en pr\u00e9paration, traduit par Valerie Zenatti et adapt\u00e9e par la communaut\u00e9 d&rsquo;Adath Shalom \u00e0 Paris.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"featured_media":5613,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"categories":[129,128],"tags":[119,123,121],"class_list":["post-5478","m_essays","type-m_essays","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-essais-fr","category-pensee","tag-feminine","tag-generations-fr","tag-mythe"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays\/5478","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays"}],"about":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/m_essays"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5613"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5478"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5478"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5478"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}