{"id":5184,"date":"2022-01-12T22:27:23","date_gmt":"2022-01-12T22:27:23","guid":{"rendered":"https:\/\/new.michalgovrin.com\/m_essays\/femme-noire-une-mission-au-senegal\/"},"modified":"2023-02-23T13:18:08","modified_gmt":"2023-02-23T13:18:08","slug":"femme-noire-une-mission-au-senegal","status":"publish","type":"m_essays","link":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/m_essays\/femme-noire-une-mission-au-senegal\/","title":{"rendered":"\u00ab Femme noire \u00bb : Une mission au S\u00e9n\u00e9gal"},"content":{"rendered":"\n<p>Un matin d\u2019hiver. Le t\u00e9l\u00e9phone sonne. L\u2019autre bout du fil, une voix f\u00e9minine me demande si j\u2019accepterais de participer \u00e0 un congr\u00e8s au S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 la fin du printemps. Ce matin-l\u00e0, je me demandais comment je parviendrais \u00e0 noircir mon papier et j\u2019\u00e9tais \u00e0 mille lieux de savoir si un voyage en fin de printemps me tentait. Comme le coup de fil venait de Dafna Golan, la directrice du d\u00e9partement des relations culturelles du minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res, j\u2019ai opt\u00e9 pour une r\u00e9ponse diplomatique, commen\u00e7ant par demander des renseignements sur le S\u00e9n\u00e9gal, sur le congr\u00e8s organis\u00e9 par le Forum des m\u00e9dias et de la culture sur le th\u00e8me : \u00ab\u00a0R\u00f4le et apport des journalistes, \u00e9crivains et \u00e9diteurs au d\u00e9veloppement de la culture de la paix\u00a0\u00bb. J\u2019ai r\u00e9torqu\u00e9 que j\u2019allais y r\u00e9fl\u00e9chir.<br>Ce que j\u2019avais lu et entendu sur l\u2019hospitalit\u00e9 l\u00e9gendaire des S\u00e9n\u00e9galais, leur musique, leur litt\u00e9rature, leur po\u00e9sie, a fini par me d\u00e9cider. D\u2019autant que les messages re\u00e7us de Doron Grossman, l\u2019ambassadeur d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 Dakar, soulignaient l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019invitation d\u2019un repr\u00e9sentant Isra\u00e9lien. C\u2019est que depuis 1995, les pays d\u2019Afrique noire ont renouvel\u00e9 leurs relations diplomatiques avec Isra\u00ebl, apr\u00e8s la longue interruption qui, sous la pression des pays arabes, avait suivi la guerre de Six-Jours.<br>Je profitais de mon passage \u00e0 Paris pour faire l\u2019acquisition, dans une librairie sp\u00e9cialis\u00e9e, d\u2019ouvrages de recherche et surtout de recueils de po\u00e9sie et de romans s\u00e9n\u00e9galais : les po\u00e8mes de L\u00e9opold Sedar Senghor, les romans de Mariama Ba, d\u2019Aminata Sow Fall, de ae c\u00e9l\u00e8bre romanci\u00e8re f\u00e9ministe Ken Bugul, du r\u00e9alisateur et \u00e9crivain Ousmane Semb\u00e8ne. Quant \u00e0 ma pr\u00e9paration psychique, elle se faisait \u00e0 son rythme. Je savais que ma mission au S\u00e9n\u00e9gal \u2013 la premi\u00e8re de ma vie dans un pays d\u2019Afrique noire, serait celle d\u2019un \u00e9crivain, mais celle aussi d\u2019une femme et d\u2019une m\u00e8re. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce le souvenir de cette robe de grossesse de couleur indigo achet\u00e9 il y a des ann\u00e9es chez une couturi\u00e8re ivoirienne ; peut-\u00eatre ce souvenir proc\u00e9dait-il de mon admiration pour la f\u00e9condit\u00e9 des femmes africaines. Peut-\u00eatre aussi de mes voyages imaginaires en Afrique droit venus de tr\u00e9fonds \u00ab\u00a0africains\u00a0\u00bb ignor\u00e9s transcrits dans une nouvelle traitant de mythes f\u00e9minins exacerb\u00e9s dont, \u00e0 ma grande surprise, j\u2019ai fini par trouver de tangibles \u00e9chos pendant mon s\u00e9jour au S\u00e9n\u00e9gal\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"quote\">La particularit\u00e9 de ce Forum tient aux \u00e9changes entre journalistes, les po\u00e8tes et les \u00e9crivains. Particuli\u00e8rement impressionnante est ici cette profonde et authentique facult\u00e9 d\u2019\u00e9coute du po\u00e8te, de son message personnel et \u00e9labor\u00e9. Une voix qui d\u00e9nonce ou qui console, une voix ponctu\u00e9e de r\u00eave, de m\u00e9moire et d\u2019instants fugitifs.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais donc \u00e0 Dakar \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit : murmure de l\u2019oc\u00e9an sombre qui parvient au balcon de ma chambre d\u2019h\u00f4tel, premi\u00e8res impressions matinales sur les trottoirs bond\u00e9s, les taxis bringuebalants. Des rues o\u00f9 le vieux c\u00f4toie le neuf, le luxe la mis\u00e8re. Dans la luminosit\u00e9 de la saison s\u00e8che, taches de couleur des costumes multicolores, senteurs des arbres en fleur. J\u2019arrive devant le b\u00e2timent o\u00f9 se tient le \u00ab\u00a0Forum sur les m\u00e9dias et la culture\u00a0\u00bb. Dans la salle de conf\u00e9rence, comble, un public tendu, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Haut patronage du pr\u00e9sident de l\u2019\u00e9tat, pr\u00e9sence de ministres, couverture m\u00e9diatique continuelle. Expression grave des visages des participants. D\u00e9bats sur la guerre et la paix, d\u2019autant plus acerbes que nous sommes en Afrique, ce continent d\u00e9chir\u00e9 par des guerres fratricides, par la purification ethnique, si \u00e9loign\u00e9 de la bonne conscience occidentale. Laquelle se contente, dans la plupart des cas, de donner le change pour se disculper des b\u00e9n\u00e9fices qu\u2019elle tire des ressources naturelles de ce continent et de ses ventes d\u2019armes, apr\u00e8s des si\u00e8cles d\u2019esclavage et de f\u00e9odalisme colonial. Une Afrique o\u00f9 la violence fait des ravages en Sierra-Leone, en Angola ; qui croupit sous le poids de la corruption de ses classes dirigeantes. Une Afrique accabl\u00e9e par la famine, par le sida. Une Afrique qui est toujours la proie du colonialisme occidental, dans sa version moderne : l\u2019\u00e9conomie et la culture du village global. L\u2019expose de faits, des d\u00e9bats houleux. Des voix qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent de la capitale du S\u00e9n\u00e9gal, l\u2019un des pays les plus progressistes du continent africain, un \u00eelot d\u2019espoir en la stabilit\u00e9 du r\u00e9gime d\u00e9mocratique, en la justice sociale.<br>La particularit\u00e9 de ce Forum tient aux \u00e9changes entre journalistes, les po\u00e8tes et les \u00e9crivains. Particuli\u00e8rement impressionnante est ici cette profonde et authentique facult\u00e9 d\u2019\u00e9coute du po\u00e8te, de son message personnel et \u00e9labor\u00e9. Une voix qui d\u00e9nonce ou qui console, une voix ponctu\u00e9e de r\u00eave, de m\u00e9moire et d\u2019instants fugitifs. Une voix que l\u2019Afrique n\u2019a pas encore \u00e9touff\u00e9e par souci de rentabilit\u00e9 commerciale ou de taux d\u2019\u00e9coute. Peut-\u00eatre est-ce le sillage laiss\u00e9 sur cette terre par Senghor, po\u00e8te et premier pr\u00e9sident du S\u00e9n\u00e9gal. Peut-\u00eatre est-ce au fond le vrai visage, profond\u00e9ment humain, de l\u2019Afrique tout enti\u00e8re ? C\u2019est cette m\u00eame vigueur, cette m\u00eame empathie spontan\u00e9e qui a permis, dans l\u2019Afrique du Sud chr\u00e9tienne, de mettre sur pied une commission \u00ab\u00a0V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation\u00a0\u00bb impr\u00e9gn\u00e9e de la foi en la capacit\u00e9 de dialogue entre les partisans de l\u2019apartheid et les familles de leurs victimes. L\u2019affrontement des bourreaux et des martyrs, qui est \u00e0 la fois un aveu et une demande de pardon. Foi en le pouvoir d\u2019une concertation fraternelle, en le pouvoir de gu\u00e9rir les \u00e2mes des citoyens d\u2019une m\u00eame nation.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelquefois, attentive aux propos des orateurs, je contemplais par la fen\u00eatre les bateaux du port, les sc\u00e8nes de rue. Les \u00e9tals croulants sous les paniers d\u2019osier, les \u00e9toffes, les bijoux, le rire retentissant sur les march\u00e9s des passants abrit\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre, leurs chants, leurs danses. Cette fabuleuse vitalit\u00e9 de Dakar, qui me collait de plus en plus \u00e0 la peau. D\u2019autres fois, mes pens\u00e9es m\u2019emportaient vers mon pays, Isra\u00ebl. Face \u00e0 ce continent aux peuples innombrables, \u00e0 ces pays dont les fronti\u00e8res artificielles ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es par les Europ\u00e9ens, \u00e0 ce S\u00e9n\u00e9gal, dont les 95 % des habitants sont fid\u00e8les \u00e0 un islam mod\u00e9r\u00e9, je m\u2019interrogeais, sur cette autre constellation, celle de mon pays pris entre les feux crois\u00e9s de l\u2019Occident et de l\u2019Orient, du conflit isra\u00e9lo-arabe, du sort des cultures minoritaires, des r\u00e9alit\u00e9s modernes du village global. Et puis, je revenais au Forum, et me repaissais des \u00e9changes d\u2019opinions, de la chaleur humaine et du go\u00fbt puissant des jus de fruits multicolores : le jaune, jus du fruit du baobab ; le rouge, de baies locales ; le vert, si rafra\u00eechissant, qu\u2019au terme d\u2019efforts conjugu\u00e9s nous sommes parvenus \u00e0 d\u00e9finir de \u00ab&nbsp;sorte de coing&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9l\u00e9gu\u00e9e Isra\u00e9lienne, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement touch\u00e9e par les sentiments d\u2019amiti\u00e9 et de communaut\u00e9 de destin qu\u2019\u00e9prouve l\u2019Afrique noire \u00e0 l\u2019endroit du peuple juif. Des sentiments qui ne sont pas ternis par les ressentiments du colonialisme et de l\u2019esclavage qu\u2019\u00e9veillent ici les Blancs. Les intellectuels africains que j\u2019ai rencontr\u00e9s connaissaient bien les probl\u00e8mes d\u2019Isra\u00ebl, depuis les d\u00e9tails du conflit isra\u00e9lo-arabe dont ils n\u2019ignorent rien des al\u00e9as, jusqu\u2019aux difficult\u00e9s d\u2019insertion v\u00e9cues par les Juifs \u00c9thiopiens (auxquels ils s\u2019identifient avec fiert\u00e9). J\u2019ai eu aussi la surprise de constater l\u2019admiration qu\u2019ils vouent au peuple juif, leur solidarit\u00e9 avec ce peuple qui a connu tant de souffrances et de pers\u00e9cutions, qui a b\u00e2ti sa patrie et l\u2019a dot\u00e9 d\u2019une arm\u00e9e et de rouages \u00e9conomiques modernes, et qui, en m\u00eame temps, est parvenu \u00e0 pr\u00e9server \u00e0 travers les \u00e2ges sa sp\u00e9cificit\u00e9 culturelle et linguistique.<br>Une preuve de cette fraternit\u00e9 m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e au cours de ma visite \u00e0 la \u00ab\u00a0Maison des esclaves \u00bb dans l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e, au large de Dakar. Une structure massive, de couleur brique, comme la plupart des \u00e9difices de cette \u00eele, et qui est un m\u00e9morial de l\u2019esclavage. Au premier \u00e9tage sont reconstitu\u00e9es les r\u00e9sidences cossues des marchands d\u2019esclaves ; au sous-sol, les cellules inf\u00e2mes aux parois aveugles destin\u00e9es aux esclaves, o\u00f9 se pressaient des milliers de Noirs encha\u00een\u00e9s avant leur descente aux enfers, quand ils \u00e9taient pr\u00e9cipit\u00e9s vers la \u00ab\u00a0porte sans retour\u00a0\u00bb, celle d\u2019o\u00f9 ne revient plus, vers les sout\u00e9s des vaisseaux, autrement dit vers l\u2019esclavage, souvent la mort. Sur le mur d\u2019entr\u00e9e de la Maison des esclaves, creus\u00e9e dans la pierre, cette inscription r\u00e9v\u00e9latrice: \u00ab\u00a0Dachau africaine\u00a0\u00bb. C\u2019est cette inscription qui m\u2019a donn\u00e9 le courage d\u2019\u00e9voquer publiquement ce que j\u2019ai appris de ma m\u00e8re, rescap\u00e9e des camps de la mort.<br>Autre \u00e9l\u00e9ment de cette connivence qui lie les Africains \u00e0 Isra\u00ebl et que je dois \u00e0 Cossi Guenou, po\u00e8te togolais venu prendre place \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s \u00e0 un repas : de son visage ouvert au menton pointu et au regard malicieux, il m\u2019a racont\u00e9 avec \u00e9motion les impressions retir\u00e9es de son s\u00e9jour d\u2019un mois en Isra\u00ebl. En visite priv\u00e9e, il avait visit\u00e9 la r\u00e9gion du lac de Tib\u00e9riade, J\u00e9rusalem, et avait joue du tam-tam \u00e0 l\u2019\u00e9glise d\u2019Abu-Gosh. Il y avait dans sa voix de la nostalgie pour ce qui appelait \u00ab\u00a0les racines juives primitives\u00a0\u00bb de l\u2019Afrique, pour ce berceau de la civilisation universelle puis\u00e9e en \u00c9gypte. Curieusement, il \u00e9tait \u00e0 la recherche de ses racines \u00ab\u00a0juives\u00a0\u00bb, et je m\u2019en rendis compte au cours de nos rencontres. Avec pudeur et humilit\u00e9, il m\u2019a montr\u00e9 un de ses recueils de po\u00e8mes pour enfants. Des po\u00e8mes d\u00e9pouilles, truffes de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la litt\u00e9rature populaire, un peu comme ceux de Garcia Lorca. Et je me disais qu\u2019un jour peut-\u00eatre les petits Isra\u00e9liens s\u2019endormiraient au son des po\u00e8mes de Cossi Ghenou : sur cette lune pointant au-dessus de la hutte o\u00f9 s\u2019endort un enfant que bercent, par la voix de sa m\u00e8re, des oiseaux et des tigres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin de ma prestation au Forum, un \u00e9v\u00e8nement surprenant et tellement r\u00e9v\u00e9lateur des liens qui nous unissent : je suis une Juive pratiquante, ce qui, dans les cercles intellectuels isra\u00e9liens me transforme souvent en une esp\u00e8ce de M\u00e9t\u00e8que. Et qui, \u00e0 Dakar, a donn\u00e9 lieu \u00e0 une touchante expression d\u2019identification. Le programme du congr\u00e8s pr\u00e9voyait une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre le vendredi soir. J\u2019expliquais aux organisateurs que malgr\u00e9 mon d\u00e9sir de m\u2019y rendre, la chose m\u2019\u00e9tait impossible, ne circulant pas le chabbat, mais que j\u2019irai au th\u00e9\u00e2tre \u00e0 pied. D\u00e9sarroi de mes interlocuteurs, car le th\u00e9\u00e2tre en question se trouve \u00e0 l\u2019autre bout de la ville, \u00e0 une distance de plus d\u2019une heure \u00e0 pied. Apr\u00e8s de longs conciliabules, on me fait avec enthousiasme une proposition : mettre \u00e0 ma disposition une cal\u00e8che, voire un cheval, de sorte que je n\u2019aurai pas \u00e0 y aller en voiture. Moyens de transport exotiques certes, mais qui, dans mon cas, ne r\u00e9solvaient pas le probl\u00e8me. Le pr\u00e9sident de s\u00e9ance, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre lanc\u00e9 dans des explications sur le chabbat, fit solennellement la d\u00e9claration suivante : \u00ab\u00a0Je viendrai demain \u00e0 pied avec vous\u00a0\u00bb. Dans la foul\u00e9e, les participants au Forum se sont lev\u00e9s comme un seul homme pour d\u00e9clarer l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre que lui aussi, elle aussi, viendraient \u00e0 pied avec moi. Si j\u2019avais une mentalit\u00e9 de gourou, ou de rabbin de Loubavitch, et si la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre en question m\u2019avait r\u00e9ellement tent\u00e9e, je me serais retrouv\u00e9e traversant les rues de Dakar un vendredi soir \u00e0 la t\u00eate d\u2019une \u00ab\u00a0Marche de la paix du Shabbat\u00a0\u00bb. Que dire aussi de la longue interview d\u2019une heure \u00e0 la radio \u00ab Sud F.M.\u00a0\u00bb, d\u00e9plac\u00e9e pour les m\u00eames raisons au samedi soir, apr\u00e8s le chabbat, et que le pr\u00e9sentateur a introduite par une explication sp\u00e9ciale concernant le Chabbat. J\u2019avais un peu l\u2019impression de me trouver en plein rituel de <em>Melaveh Malka<\/em> (rituel d\u2019escorte associ\u00e9 au \u00ab\u00a0d\u00e9part\u00a0\u00bb de la Reine-Chabbat) diffus\u00e9 en l\u2019occurrence \u00e0 partir du caf\u00e9 Metissacana pour des auditeurs africains.     <\/p>\n\n\n\n<p class=\"quote\">Ce que mon voyage au S\u00e9n\u00e9gal m\u2019a incontestablement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de plus p\u00e9n\u00e9trant, ce sont les femmes, les m\u00e8res, les jeunes filles. Elles sont les chefs de famille de cette soci\u00e9t\u00e9 polygame o\u00f9 les enfants sont identifi\u00e9s \u00e0 leurs m\u00e8res, partagent leur destin\u00e9e, leur ob\u00e9issent au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il. Elles sont la voix du c\u0153ur, de la morale et de l\u2019intransigeance. Comme dans le Pacte \u00ab&nbsp;V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation&nbsp;\u00bb d\u2019Afrique du Sud, o\u00f9 les m\u00e8res et les s\u0153urs des victimes sont celles \u00e0 qui la repentance des bourreaux s\u2019adresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon vrai voyage au S\u00e9n\u00e9gal a commenc\u00e9 au moment o\u00f9, quittant un environnement qui m\u2019\u00e9tait devenu familier, j\u2019ai rencontr\u00e9 l\u2019inconnu : les vagues de l&rsquo;oc\u00e9an Atlantique qui viennent s\u2019\u00e9chouer sur les plages de la ville, le port de p\u00eache, le lac Rose et ses berges aux huttes pointues, l\u2019ensorc\u00e8lement des for\u00eats de baobabs. Le foisonnement humain des rues et des march\u00e9s de Dakar, cette propension naturelle \u00e0 engager la conversation, \u00e0 se prendre d&rsquo;amiti\u00e9. Le foisonnement des articles en vente : tout ce que l\u2019on peut imaginer, des bo\u00ebtes d\u2019allumettes aux ventilateurs \u00e0 pied, en passant par des cassettes et des mangues. Le foisonnement de musique qui retentit jour et nuit. Le mart\u00e8lement des mains sur les caisses du march\u00e9, le battement des tambours, les chants des hommes et des femmes. Les sonorit\u00e9s portugaises et cr\u00e9oles. Le wolof sous toutes ses formes et toutes ses tonalit\u00e9s. Les sons qui surgissent des gorges des gens qui se retrouvent sur les trottoirs, des transistors, des boutiques, des haut-parleurs des cours int\u00e9rieures et des cassettes des marchands ambulants.<br>Et l\u2019acm\u00e9 de mon voyage : mes contacts avec les femmes du S\u00e9n\u00e9gal. Superbes dans leur beaut\u00e9 naturelle, dans leur rayonnement vibrant. \u00c9crivains ou ouvri\u00e8res, marchandes de bijoux ou mendiantes, elles passent de leur d\u00e9marche hautaine et chaloup\u00e9e, l\u00e9g\u00e8re, royale, le corps \u00e9lanc\u00e9 et harmonieux, rev\u00eatues de boubous aux infinies impressions multicolores, de leurs turbans artistement nou\u00e9s et savamment dispos\u00e9s sur le haut du cr\u00e2ne, aux franges tress\u00e9es semblables \u00e0 des fleurons de couronne. Les connaissances de l\u2019ambassadeur d\u2019Isra\u00ebl en mati\u00e8re culturelle m\u2019ont donn\u00e9 de passionnantes occasions de rencontres avec des femmes artistes, des <a>chercheuses<\/a>, des dirigeantes, qui m\u2019ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les secrets de la femme s\u00e9n\u00e9galaise, sa personnalit\u00e9 exceptionnelle, son statut dans la soci\u00e9t\u00e9 environnante. J\u2019ai partag\u00e9 avec elles ma conviction que c\u2019est la voix des femmes, des m\u00e8res qui doit s&rsquo;\u00e9lever contre la guerre. La sinc\u00e9rit\u00e9 profonde du dialogue entame avec la juriste Amatou Sow Sidib\u00e9 qui, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de son sourire chaleureux, savait d\u00e9couper au scalpel la chair des r\u00e9alit\u00e9s africaines, les faiblesses du r\u00e9gime, la lutte pour la d\u00e9fense du statut de la femme. Le dialogue avec Aminata Sow Fall dont le roman La Gr\u00e8ve des Battu soul\u00e8ve avec une ironie caustique l\u2019attitude ambivalente \u00e0 l\u2019\u00e9gard des mendiants \u2013 ceux qui re\u00e7oivent l\u2019aum\u00f4ne prescrite par l\u2019islam \u2013 et qui remplissent les rues de Dakar. Au cours d\u2019un charmant repas chez elle, elle a racont\u00e9 le toll\u00e9 soulev\u00e9 par ses premiers ouvrages, o\u00f9 des passages en wolof sont combin\u00e9s au fran\u00e7ais. Elle a d\u00e9crit sa premi\u00e8re visite en Isra\u00ebl, dont l\u2019apog\u00e9e a \u00e9t\u00e9 pour elle une pri\u00e8re a la mosqu\u00e9e d\u2019El-Aqsa, le go\u00fbt d\u00e9licieux des past\u00e8ques de mon pays. Le repas s\u2019est achev\u00e9 sur le go\u00fbt enivrant des mangues cueillies dans son jardin (comment s\u2019\u00e9merveiller du go\u00fbt  des past\u00e8ques apr\u00e8s celui de ces mangues ?) et sur la lecture d\u2019un po\u00e8me qu\u2019elle avait \u00e9crit en souvenir de sa m\u00e8re. Elle a fait passer entre les mains de ses h\u00f4tes le portrait d\u2019une femme \u00e0 la peau particuli\u00e8rement fonc\u00e9e, \u00e0 l\u2019expression s\u00e9v\u00e8re, aux m\u00e2choires serr\u00e9es, au visage carr\u00e9 enturbann\u00e9, dont le regard per\u00e7ant \u00e9tait lourd de souffrance.<br>L\u2019amiti\u00e9 dont me gratifia Nyang Oumy Tauw, l\u2019une des h\u00f4tesses du Forum \u00e0 ses heures \u2013 quand elle se lib\u00e9rait de son travail de vendeuse dans une boutique \u2013 m\u2019est inoubliable. Une m\u00e8re de trois enfants, superbe, qui m\u2019a procur\u00e9 des heures de pr\u00e9sence, de connivence, d\u2019\u00e9change et de rire, en parcourant les rues et les march\u00e9s de Dakar, \u00e0 la recherche de son cousin qui lui devait de l\u2019argent pour une pi\u00e8ce d\u2019\u00e9toffe de soie qu\u2019elle lui avait procur\u00e9e pour sa femme. Nous finissons par arriver au magasin de couverts jetables o\u00f9 il travaille, mais le bougre reste enferm\u00e9 dans les toilettes et refuse d\u2019en sortir, malgr\u00e9 les mises en garde d\u2019Oumy et de ses coll\u00e8gues de travail. \u00ab\u00a0Mais qu\u2019est-ce que tu fabriques\u00a0? \u00bb \u00ab\u00a0Je lis le journal\u00a0\u00bb, fut la r\u00e9ponse du d\u00e9biteur. Suivirent des propos en wolof, ponctu\u00e9s des \u00e9clats de rire des personnes pr\u00e9sentes. Il finit par en sortir, pour mieux s\u2019enfuir. \u00ab\u00a0Encore une fois, il ne m\u2019a pas rendu mon argent\u00a0\u00bb, d\u00e9clara Oumy, en r\u00e9sumant avec humour la situation.<br>Un moment inoubliable me fut r\u00e9serv\u00e9 chez elle le samedi apr\u00e8s-midi. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e aux femmes \u00e2g\u00e9es de sa famille, \u00e0 son mari et aux amis de ce dernier, occup\u00e9s \u00e0 jouer aux cartes dans une pi\u00e8ce close r\u00e9serv\u00e9e aux hommes, nous sommes all\u00e9es dans la cour prendre part aux danses des femmes, le <em>mbalax<\/em>. Une cour \u00e9triqu\u00e9e, coinc\u00e9e entre des tas de baraques et de b\u00e2tisses. Dans un coin, le disc-jockey et sa batterie de haut-parleurs, dont la location est financ\u00e9e par la caisse commune de ces dames. Tout autour, des chaises de plastique blanc. Elles arrivent, seules ou en couples, rev\u00eatues de leurs robes traditionnelles, de tailleurs occidentaux, de jeans collants. Des jeunes et des moins jeunes. Des jeunes filles, des m\u00e8res. Elles serrent la main de celles qui sont assises, glissent de l\u2019argent dans la caisse commune, s\u2019asseyent, caqu\u00e8tent, \u00e9clatent de rire. Sur les toits des immeubles alentour, qui semblent suspendus au-dessus de la cour, d\u2019autres femmes contemplent la sc\u00e8ne, y participent \u00e0 distance. Et voil\u00e0 les accords rythm\u00e9s du disc-jockey qui retentissent. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, elles se l\u00e8vent et se lancent dans d\u2019extraordinaires rythmes endiabl\u00e9s. Elles \u00f4tent d\u2019un geste rapide leurs robes ou leurs tailleurs. R\u00e9v\u00e8lent des croupes entour\u00e9es de toute sorte de colliers, les <em>binbins<\/em>, qui bringuebalent au rythme de la musique, des cuisses de feu et de l&rsquo;eau. Elles font vibrer la cour de leurs mouvements spontan\u00e9s, \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme exacerb\u00e9, nue au plus profond, o\u00f9 rire et plaisir se confondent, s\u2019excitant et s\u2019apaisant tour \u00e0 tour. Des danses d\u00e9nu\u00e9es de tension, de provocation, loin de la concupiscence masculine. Des danses toutes de sensualit\u00e9 et d\u2019intimit\u00e9 f\u00e9minine. Elles dansent, pour leur plaisir personnel, devant leurs s\u0153urs assises, r\u00e9v\u00e9lant chacune ses secrets. Elles expriment de leurs corps, de leurs gestes, ce que leur r\u00e9servent leurs moments d\u2019intimit\u00e9 avec leurs hommes. Passion, douleur, jouissance. Des danses qui vous touchent, vous font venir les larmes aux yeux. Toutes de f\u00e9minit\u00e9 pure, mystique, de jubilation. Une f\u00e9minit\u00e9 que je n\u2019avais jamais per\u00e7ue jusqu\u2019alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu avant mon d\u00e9part du S\u00e9n\u00e9gal, je me suis livr\u00e9e aux vagues de l\u2019oc\u00e9an au cr\u00e9puscule. Oc\u00e9an bleu, scintillant, amant secret qui m\u2019attendait dans les baies du S\u00e9n\u00e9gal. C\u2019est dans la po\u00e9sie de L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor que j\u2019ai trouv\u00e9 l\u2019expression de cette sensualit\u00e9, dans un petit recueil bilingue (fran\u00e7ais-h\u00e9breu) paru aux \u00e9ditions Equed (traduction : Aharon Amir). Un Fran\u00e7ais riche, in\u00e9dit, dont le modernisme lyrique se fait la feuille de vigne pos\u00e9e sur le cri b\u00e9ant de l\u2019Afrique. Cri qui jaillit des gorges des hommes noirs exil\u00e9s, \u00e0 la recherche de leur identit\u00e9, perdus dans les capitales occidentales, gisant dans les cimeti\u00e8res anonymes des victimes de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. La voix de l\u2019homme d\u2019Afrique, qui atteint les cimes de la passion d\u00e9\u00e7ue, infinie ; de la femme noire, de l\u2019Afrique tout enti\u00e8re :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019Afrique vivait l\u00e0, au-del\u00e0 de l\u2019\u0153il profane du jour,<br>Jusqu\u2019au pont des premi\u00e8res o\u00f9 la jeune femme, lib\u00e9r\u00e9e des sous-pr\u00e9fectures et de leurs rues \u00e9troites<br>Lib\u00e9r\u00e9e des derni\u00e8res mesures du tango et des bras de son danseur<br>R\u00eavait, au bord du myst\u00e8re, des for\u00eats aux senteurs viriles et d\u2019espaces qui ignorent les fleurs&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette voix qui m\u2019a amen\u00e9e de nuit le long de l\u2019itin\u00e9raire qu\u2019emprunta Saint-Exup\u00e9ry dans son avion de l\u2019A\u00e9ropostale, au-dessus de l\u2019immensit\u00e9 saharienne et du littoral de Dakar, n\u2019\u00e9tait pas celle du Petit Prince blanc et fragile de Saint-Exup\u00e9ry, dont on f\u00eatait le centenaire de la naissance. C\u2019\u00e9tait celle, chantante, de Senghor, dans son immense po\u00e8me \u00ab&nbsp;Femme noire&nbsp;\u00bb (traduit en h\u00e9breu par Arieh Lerner) :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Femme nue, femme obscure<br>Fruit m\u00fbr \u00e0 la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche<br>Savane aux horizons purs, savane qui fr\u00e9mit aux caresses ferventes du vent d\u2019Est<br>Tamtam sculpt\u00e9, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce que mon voyage au S\u00e9n\u00e9gal m\u2019a incontestablement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de plus p\u00e9n\u00e9trant, ce sont les femmes, les m\u00e8res, les jeunes filles. Elles sont les chefs de famille de cette soci\u00e9t\u00e9 polygame o\u00f9 les enfants sont identifi\u00e9s \u00e0 leurs m\u00e8res, partagent leur destin\u00e9e, leur ob\u00e9issent au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il. Elles sont la voix du c\u0153ur, de la morale et de l\u2019intransigeance. Comme dans le Pacte \u00ab\u00a0V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation\u00a0\u00bb d\u2019Afrique du Sud, o\u00f9 les m\u00e8res et les s\u0153urs des victimes sont celles \u00e0 qui la repentance des bourreaux s\u2019adresse. Elles, qui passent dans la rue, de leur d\u00e9marche gracieuse, \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme conqu\u00e9rant, livrant sur leur passage le tintement des <em>binbins<\/em> qui leur ceignent les reins. Elles qui assument leur sensualit\u00e9 avec un formidable naturel, <em>vebatuah<\/em> qui est tout entier jouissance naturel et gai. Les S\u00e9n\u00e9galaises, en particulier celles de l\u2019ethnie des Wolofs, dont l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle et la f\u00e9minit\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 menac\u00e9e par un quelconque rituel castrateur. La le\u00e7on apprise des femmes africaines, de ces bastions du matriarcat, devrait attribuer cet intitul\u00e9 diff\u00e9rent, plus r\u00e9aliste, plus claironnant d\u2019espoir, au Forum de Dakar : \u00ab\u00a0R\u00f4le et contribution des femmes, des m\u00e8res et des s\u0153urs \u00e0 la promotion de la paix\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Entretemps, je garde de cette rencontre avec la <em>teranga<\/em> s\u00e9n\u00e9galaise, l\u2019inoubliable souvenir d\u2019une merveilleuse hospitalit\u00e9. La le\u00e7on exaltante de l\u2019Afrique.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":4523,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"categories":[129,128],"tags":[130,119],"class_list":["post-5184","m_essays","type-m_essays","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-essais-fr","category-pensee","tag-eros-fr","tag-feminine"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays\/5184","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/m_essays"}],"about":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/m_essays"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4523"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5184"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5184"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/michalgovrin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5184"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}